Les Rallyes toujours «in»

Des liens qui se nouent solidement, dès le plus jeune âge...
Des liens qui se nouent solidement, dès le plus jeune âge...

Qui mène la danse ?

Les rallyes forment et animent les cercles du pouvoir politique et économique comme aucune autre société.

Paris, 4e arrondissement. Thomas a donné rendez-vous au Temps des Cerises, un bar bondé à quelques centaines de mètres du lycée qu’il a fréquenté il y a quelques années, les Francs Bourgeois, l’une des institutions les mieux classées de France. Parler de son milieu, la haute bourgeoisie de la capitale, du quartier qu’il habite maintenant, le triangle d’or, et de la manière dont cet entre-soi permet d’alimenter son carnet d’adresses, est un exercice difficile. « Dès que l’on sort de ce milieu, on se sent souvent très rapidement jugé. Fils de, héritier, rentier, membre d’une caste… Dans une société où le mérite est affiché partout en grand, on donne l’impression d’avoir usurpé quelque chose », reconnaît ce désormais quadra. Passé par HEC, exilé en Asie puis à Londres, il est revenu à Paris pour le compte d’une prestigieuse banque d’affaires dont il préfère taire le nom. Des années et des expériences qui lui ont toutefois permis d’analyser ce parcours initiatique et ce qu’il a réussi à en faire. « Après le temps des découvertes culturelles, puis de la danse et du bridge, est arrivé celui des soirées, en fin d’adolescence, les premiers flirts, la connaissance des autres parents. Le début d’une période où l’on se fréquente pendant deux, trois, quatre, cinq ans, jusque dans les études supérieures. Là, forcément, des liens puissants se créent, des liens de fraternité en fait, qui nous amènent assez naturellement à être recruté par le père d’un ami, puis, souvent, à travailler ensemble. L’appartenance à ce microcosme, aux mêmes clubs et aux mêmes centres d’intérêt, consolide ces liens. »

« Le rallye est un projet éducatif qui vient doubler le système scolaire »

Pour le business ? « Dans notre milieu, il est question d’héritage, mais pas seulement financier. Les rallyes, c’est aussi le parcours qui permet d’hériter de la culture, des symboles et des codes, du lien social et du rapport aux autres. » Si la bonne éducation veut qu’on ne parle pas d’argent à table, elle n’interdit pas de parler affaires. « C’est évident, c’est le lien de confiance, c’est aussi l’assurance que le patrimoine va être préservé et développé, où chacun veille sur l’autre. » Les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont beaucoup enquêté sur les pratiques de la bourgeoisie et de l’aristocratie. Dans leur ouvrage « Les Ghettos du Gotha »*, ils soulignent la dimension d’apprentissage collectif des rallyes et mettent des mots sur cette culture spécifique. « Le rallye, dans son cursus complet, est un projet éducatif qui vient doubler le système scolaire et compléter les apprentissages familiaux. Il a surtout la spécificité d’apprendre collectivement à reconnaître son semblable, à identifier les partenaires possibles. » Ceux de l’autre sexe, les partenaires financiers et économiques aussi. « L’efficacité sociale des rallyes réside moins dans des unions matrimoniales entre les participants que dans cet apprentissage en profondeur de la connaissance de son milieu et de la reconnaissance de son semblable. » Le carnet d’adresses se fait là. Il peut aussi servir d’ascenseur social. François, issu d’une famille modeste de restaurateurs est entré à Polytechnique à la fin des années 80. Il y a rencontré beaucoup de monde et confie « en avoir bénéficié ». « Cela a commencé à travers les soirées de l’école de l’époque. Je suis entré dans un monde qui n’était pas tout à fait le mien, mais mes études brillantes m’ont amené à la cooptation après que j’ai épousé une jeune femme d’une très bonne famille. À mon tour, je suis devenu membre de cette bourgeoisie. J’y ai découvert la transmission de codes d’appartenance, mais aussi de codes de conduite, d’éducation, que je ne soupçonnais pas et qui étaient d’ailleurs filés de manière très simple. Et j’ai aussi pu enrichir mon réseau de connaissances évidemment », explique ce cadre qui travaille chez Orange.

« Dans ce monde, seuls comptent les semblables »

Ces rallyes, les Salon Hoche peuvent en témoigner, représentent des coûts très importants pour les familles. « Beaucoup le voient comme un investissement et c’est logique car on parle de dizaines de milliers d’euros, confirme Thomas qui voit désormais son fils recevoir les premières invitations. Les mariages d’affaires et de raison sont sans doute moins fréquents qu’il y a deux ou trois décennies, on pense davantage réseau, mais reste ce sentiment d’appartenance très puissant. C’est ce qui réunit dans les quartiers chics de Paris, mais aussi à Saint-Tropez ou à l’Ile de Ré l’été. » Ce que confirment Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, éclaireurs du Bottin mondain. « On ne peut pas rester riche et tout seul. Très vite, la richesse économique, pour durer et être transmise, doit être légitimée par de la richesse sociale. Un portefeuille de relations permet de trouver des pairs dans tous les domaines de l’activité économique, administrative, politique et culturelle. Ce réseau prend une forme matérielle dans les carnets d’adresses (…) Dans ce monde, seuls comptent les semblables puisque la position sociale des uns est dépendante de celle des autres (…) Ce qui importe, c’est que chaque membre du réseau puisse compter sur la solidarité éventuelle de tous les autres. » Avec le savoir-vivre comme clé d’entrée et comme principe de préservation d’un espace à part.

Olivier Remy

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