Dans l’orbite de Paris

Elles sont à deux heures de la Défense et des Champs-Elysées, s’appellent Rouen, Amiens, Beauvais, Reims, Orléans ou encore Le Mans… Comment ces villes françaises de « deuxième » et « troisième » rang profitent-elles (ou non) de l’attraction de la capitale ?

Avoir la Ville Lumière à portée, et plus globalement le territoire francilien, l’un des plus attractifs de l’Union Européenne… Un facteur de croissance ou à l’inverse un handicap ? Pour nombre d’élus, qui veulent aussi éviter une forme de « tutelle parisienne », l’impact d’une telle proximité se veut marginale. « Nous cherchons aussi à forger notre propre ADN, évidemment, se défend ainsi Caroline Cayeux, sénateur-maire UMP de Beauvais. Notre agglomération est forte ».

Au point de se passer des opportunités du territoire francilien ? Evidemment pas. Ce département contribue toujours pour 30% au PIB métropolitain. Colossal ! « Un tiers des 500 plus grands groupes mondiaux possèdent un siège en Île-de-France. La région compte sept des 71 pôles de compétitivité labellisés dans l’Hexagone, dont trois des sept pôles mondiaux », précise l’Insee. L’Île-de-France a par ailleurs globalement mieux résisté à la crise que la Province. « Entre la fin 2008 et la fin 2012, l’emploi y a augmenté alors qu’il a baissé dans les autres régions. Fin 2013, le taux de chômage (8,6%) reste plus bas qu’en province et qu’en France (9,9%). »

Il n’empêche, pour ces villes (métropoles pour certaines) posées à quelques encablures de Paris, les enjeux diffèrent. « Elles s’insèrent dans des trajectoires de développement hétérogènes »Î confirme un récent article de l’Institut de l’aménagement urbain d’Ile de France. « Rouen s’inscrit dans un espace normand, en articulation avec l’Île-de-France. Orléans demeure isolé mais de plus en plus intégré économiquement et socialement à l’aire urbaine de Paris. » Amiens pâtit quant à elle « autant de la proximité de Paris que de celle de Lille », tandis que « Reims retrouve une attractivité démographique et affermit son contrôle sur un territoire qui s’élargit aux Ardennes et à l’Aisne ».

Pour ces villes, Paris n’est plus la seule porte d’entrée vers l’Europe et le « marché monde ». « La multiplication des compagnies low cost, par exemple, a redonné des couleurs et de l’activité à de petits aéroports           qui, sur des créneaux spécialisés, accueillent une partie de la clientèle internationale de la métropole – ou servent de porte de sortie aux métropolitains », à l’instar de Beauvais (voir ci-après). Enfin, « le développement du port du Havre, ces dernières années – même si le tonnage a stagné l’année précédant la crise économique – doit peu à la métropole parisienne, qui exporte et importe volontiers vers et depuis Anvers. »

Beauvais, prolongement de CDG

80 km séparent le mastodonte parisien Charles de Gaulle (CDG) du « Minipouss » aéroport de Tillé, dit aéroport de « Beauvais-Paris ». Le royaume français de la compagnie Ryanair – champion européen du « low cost » – qui vient d’annoncer l’ouverture, à l’été 2015, de trois nouvelles lignes depuis Beauvais vers la Grèce, la Pologne et l’Italie. Grâce à lui, près de trois millions de passagers décollent chaque année de la préfecture de l’Oise. Un flux aérien qui génère sur place plus de 1000 emplois directs et autant indirectement. « C’est un souffle important, reconnaît Caroline Cayeux, premier magistrat de la ville. Mais notre véritable ADN est ailleurs ». Beauvais mise de fait sur la filière agricole pour forger son caractère. Témoins : l’école d’ingénieurs dans les sciences de la terre et du vivant La Salle Beauvais et la présence historique de l’américain AGCO, leader de la machine agricole qui va ouvrir une troisième entité de production sur place en 2015 (après celle ouverte en 2013, investissement : 15,5 millions d’euros). « Beauvais vise à s’imposer comme un pôle de recherche et d’excellence européen sur cette filière », relève le sénateur-maire de la ville. Beauvais entend également jouer collectif en renforçant ses collaborations avec l’UTC de Compiègne et l’université de Reims. Autre accélérateur : un cluster dédié à l’innovation agricole et le projet d’éco-parc qui a pour ambition d’accueillir sur 15 ans, quelque 3000 emplois sur 125 hectares dédiés. Et les portes de Paris ? « Nous sommes très bien desservis avec la N31 et l’A16, détaille Caroline Cayeux. C’est un moteur évident ». Point faible : l’attractivité du territoire auprès des cadres parisiens qui travaillent sur place. « Beaucoup se montrent réticents à habiter ici… »

Amiens, le rêve parisien

Paris ? « Un indéniable atout, tranche Pascal Fradcourt, vice-président d’Amiens Métropole en charge du développement économique. Nous sommes à ses portes : à moins d’une heure en train… » Et pourtant la ville « accuse le coup » : Amiens affiche en effet deux points de chômage de plus par rapport à la moyenne nationale, soit 14,5%, et peine à trouver un rebonds. « Nous avons perdu Goodyear en janvier 2014 », rappelle l’élu local. Au total : 1500 emplois sur le carreau. Alors oui, la proximité avec Paris, « il faut en profiter et inciter les investisseurs à faire le choix d’Amiens ». A l’instar de Dunlop, Valeo ou encore Procter & Gamble installés depuis les années 60 sur la zone industrielle nord de la préfecture picarde. « Nous sommes en train de réhabiliter cette zone et venons par ailleurs de voter un pacte d’innovation », énumère Pascal Fradcourt. Avec pour ambition de distiller un nouvel esprit d’entreprise sur le territoire et de profiter de l’aspiration de Paris. Pas si simple.

Le Mans, entre opportunités et concurrence

Si la proximité de Paris est source d’opportunités, elle peut constituer un facteur de concurrence particulièrement sensible pour les villes comme Le Mans : « Délocalisation des sièges des grands établissements souhaitant bénéficier des équipements et de la proximité d’autres entreprises, dynamisme culturel et événementiel de la métropole française qui représente une source d’attractivité pour les populations jeunes et les entreprises », note l’Insee. En retour, la proximité du bassin parisien offre à la ville des opportunités de délocalisation d’activité ou encore d’habitat. « Les acteurs locaux du Mans considèrent depuis longtemps qu’un lien très fort avec la capitale constitue une source de dynamisme, que la réussite du centre d’affaires local, Novaxis, illustre de façon édifiante. » Mais ce potentiel demande toutefois « à être conforté au travers, notamment, d’une lisibilité accrue de la stratégie du territoire ».

Reims, banlieue pétillante

La capitale du champagne aux portes de Paris, idéalement située à moins de 45 minutes de l’aéroport Charles de Gaulle… Un argument choc pour les as du marketing territorial. Avantage économique d’abord. « S’implanter à Reims permet aux entreprises d’économiser en frais de structure et de fonctionnement un million d’euros par tranche de 100 salariés par rapport à Paris », détaillait ainsi il y a quelques mois dans nos colonnes Jean-Yves Heyer, directeur général de l’agence de développement économique « Invest in Reims », créée en 2003 et qui a depuis aidé à l’installation locale de près de 160 sociétés, multinationales pour certaines. Conséquence : la ville de Clovis mise aujourd’hui sur la politique du nearshoring (externalisation de services) en jouant à fond la carte Paris. Cette proximité, Reims veut également la faire fructifier sur le terrain universitaire en persuadant les écoles parisiennes de délocaliser sur le territoire certains de leurs enseignements. Déjà, des équipes de recherche de l’Ecole Centrale de Paris, AgroParisTech et Reims Management School, collaborent à la plate-forme d’innovation du pôle de compétitivité local IAR (Industries et agro-ressources). Reims, futur Sofia Antipolis marnais ? Nous n’y sommes pas encore. « Localement, la densité de la recherche reste faible », reconnaît sans détour Thierry Stadler, le directeur de l’IAR.

Orléans, XXIe arrondissement

À une heure de Paris, Orléans est depuis des années classée 3e pôle logistique français. Un atout renforcé par une diversification récente réussie – la ville a ainsi une position forte en électronique et en centres d’appels ; elle est également le 1er pôle pharmaceutique de France avec 70% de la production nationale. Autant de points forts qu’Orléans doit aussi à la capitale… Au point même d’être perçue parfois – grâce notamment à la gare des Aubrais-Orléans à un jet de celle d’Austerlitz – comme son 21e arrondissement. « La proximité de Paris et sa facilité d’accès permettent à près de 9000 actifs résidents de travailler dans la zone d’emploi parisienne, tout en bénéficiant de la qualité de vie de la province », confirmait ainsi une note de l’Insee en 2010.

Le corridor Paris-Rouen

Ce que Rouen – capitale régionale française la plus proche de Paris – et la Ville Lumière ont en partage ? La Seine évidemment, ce cordon de près de 800 kilomètres qui coupe Paris en deux et serpente jusqu’à Rouen – dernière étape avant la Manche. Un fleuve qui a toujours relié ces deux aires urbaines. « Une situation enviable le long de la Seine, à proximité immédiate de Paris », fait-on savoir au Grand Rouen. Mais plus largement « la ville s’intègre dans un vaste marché de plus de 100 millions de consommateurs au sein du triangle Paris-Londres-Bruxelles ». Rouen c’est aussi un port qui bénéficie d’un atout majeur, dixit, « son positionnement en fond d’estuaire et la proximité de l’Île-de-France, permettant d’augmenter les distances d’acheminement maritime à l’intérieur des terres », et Paris en particulier. Il est le premier port européen pour l’exportation de céréales et le premier port français pour l’agro-industrie.

Pierre Tiessen

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