Analyse technique des valeurs boursières : indispensable mais pas suffisante

Analyste technique vs analyse fondamentale, c’est un peu la querelle des Anciens et des Modernes transposée dans le monde de la finance. Souvent décriée et critiquée, la méthode empirique qu’est l’analyse technique (étude de graphiques et d’indicateurs techniques) souffre du manque de fondements scientifiques. Ses détracteurs n’en nient pas pour autant son utilité dans le processus de prise de décision.

Nicolas Chéron, responsable de la Recherche marchés pour Binck.fr, le rappelle dans ses fiches pédagogiques disponibles sur Internet : l’analyse technique, « pratiquée à l’origine par les Japonais au XVIIIe siècle pour prévoir l’évolution des cours du riz, a été remise au goût du jour au XXe grâce aux travaux de Charles Dow, cofondateur du Wall Street Journal – il donnera son nom à l’indice phare américain. Il définit l’importance de la notion de timing et de tendance dont la théorie repose sur trois piliers : le prix d’un actif financier qui prend en considération toutes les informations de marché à un instant T (données fondamentales, risques économiques et géopolitiques, psychologie des opérateurs), les cours qui suivent des tendances identifiées à l’aide d’outils et d’indicateurs, puis les figures graphiques qui, elles, reflètent la psychologie humaine et se répètent dans le temps. […] Aussi, l’analyse des graphiques permet-elle l’identification de points clés, de retournement ou d’accélération, aidant l’investisseur à mieux gérer son timing et à optimiser son risque rendement/gain. Ce que l’analyse fondamentale ne permet généralement pas. C’est une boussole de performance, surtout en période de grande volatilité », souligne Nicolas Chéron.
La révolution de la méthode signée Ralph Nelson Elliott à la fin des années 1930 (les « vagues d’Elliott ») l’a généralisée. Cette analyse dite graphique (chartiste) « intègre désormais de nombreux outils empruntés aux mathématiques et à la science », écrit Nicolas Chéron.

Un pouvoir prédictif

Cette analyse technique privilégie le psychologique dans l’achat ou la vente. D’où l’importance de l’identification des « comportements récurrents (peur, euphorie, cupidité…) », à partir desquels l’on est supposé prévoir, en s’appuyant sur l’historique des cours, les mouvements à venir d’une action.
Chéron le confirme : « L’analyse technique est l’étude de l’évolution de l’offre et de la demande d’un actif financier à partir de sa représentation graphique et ce, dans le but de prédire son évolution future. »
Un point de vue partagé par Raphaël Klemm, Growth director de Trading View France, plate-forme de trading : « Il s’agit d’anticiper les fluctuations de la Bourse par le biais de graphiques, de lignes et de points de repère car on part de l’idée que les “tracés” sont en corrélation directe avec l’évolution du marché réel. »
Selon l’expert, l’analyse technique ne se valide qu’en combinaison avec l’analyse fondamentale. Compte tenu de tous les outils dont on dispose, notamment sur le site TradingView, elle offre une très bonne source d’information. « Il existe de nombreuses théories et méthodes d’analyse technique qui se recoupent ou se contredisent. à chacun de choisir celle qui a sa préférence. C’est en tout cas une analyse sur laquelle les traders ne peuvent pas faire l’impasse au quotidien », affirme Raphaël Klemm.
Mais l’exercice connaît ses limites. On connaît la claque du 2 février 2018 quand les investisseurs endormis par le courant haussier américain se sont réveillés au son de l’envol d’une volatilité jusqu’alors atone. Plus de perspectives à la hausse en quelques séances. « Ce ne sont pas tant les fondamentaux économiques qui ont changé en 24 heures, mais bien la perception des opérateurs. Or, dans ce type de situation bien particulière, il n’est pas nécessaire d’étudier les résultats des entreprises et les perspectives de croissance à moyen terme car le marché devient irrationnel et les mouvements s’exagèrent. Un autre outil d’analyse est alors à privilégier : il s’agit bien évidemment de l’analyse graphique », conclut Nicolas Chéron.

Savoir garder la distance

Raison pour laquelle, Nabil Berouag, trader formateur chez Krechendo Trading, ne néglige pas l’analyse technique… sans pour autant en devenir un fervent adepte. « L’analyse technique permet de mieux appréhender la psychologie des marchés. Quand nous avons détecté un point d’achat, nous confirmons notre impression en consultant le carnet d’ordres. S’il n’y a pas d’acheteur, on ne rentre pas sur le marché », explique le professionnel. Selon lui, l’analyse technique est un bon outil, mais qui ne suffit pas à lui-même. « Grâce à elle, on peut prévoir une tendance, mais il ne faut jamais suivre aveuglément un graphique. Si c’était si simple, ça se saurait. » Pas de méthode miracle, donc. En cas de choc politique ou économique inattendu comme le Brexit, les tensions entre l’Italie et la France ou la décision de la Banque Nationale suisse d’abandonner un cours plancher, certains actifs à risque ont fait preuve d’une volatilité qui avait échappé à l’analyse technique.
Daniel Gerino, président de Carlton Sélection, une société de gestion, utilise lui aussi l’analyse technique, mais avec parcimonie. « Je m’intéresse surtout aux indicateurs de sur-achat ou de sur-vente et à la dynamique du marché que met en lumière cette méthode d’analyse. En clair, l’analyse technique est utile pour éviter de mettre un pied sur une pierre glissante. »
Les notions de « support » et de « résistance » sont dès lors essentielles. Elles partent du principe que les seuils historiques jouent un rôle clé. Les investisseurs qui se souviennent d’un point de retournement antérieur vont tenter de se positionner en anticipant une réaction de ce point. Chéron : « Si les prix approchent d’un support, les acheteurs s’en rappelleront et tenteront de prendre le dessus. Inversement, sous une résistance, les vendeurs sortiront potentiellement du bois pour faire refluer les cours. »
Pour autant, de moins en moins de gens spéculent en raison du renforcement des règles prudentielles, comme Bâle III. « À peine 10 % du marché actions est animé aujourd’hui par des analystes fondamentaux. Le marché est en réalité rythmé par des programmes informatiques, ce que l’on appelle le trading à haute fréquence. Le danger dans ce cas est l’amplification des comportements moutonniers. Avec cette technique, tout le monde risque d’acheter puis revendre en même temps les mêmes actions. »
Raphaël Klemm comprend les doutes suscités par l’analyse technique. « Il m’arrive moi-même de douter parfois de l’analyse technique ! Ne serait-ce que parce que, comme indiqué précédemment, il y a des théories contradictoires. Mais c’est également le cas pour l’analyse fondamentale, les liens de cause à effet entre les événements de l’actualité et leurs répercussions sur l’économie ne font pas toujours l’unanimité au sein de la communauté des traders. » Pour l’analyste, il est tout à fait compréhensible, en particulier pour des néophytes, de douter de cette méthode, car elle paraît moins tangible, moins explicable que l’analyse fondamentale. « Pourtant tous les traders du monde, y compris les meilleurs, y ont systématiquement recours, et elle est fondée sur des études très précises. »

Une boussole dans la tempête

Selon lui, l’analyse technique est très utile lorsque vous entendez « tout et son contraire » au sujet de l’évolution possible d’un actif, car elle intègre toutes les données historiques qui vous tendent le miroir du passé, en quelque sorte.
« Lorsque l’impact d’un événement sur l’économie est incertain (va-t-il y avoir une levée de boucliers, ou au contraire un certain attentisme ?), il est bon de pouvoir observer les données de l’analyse technique qui ajoute du poids à votre interprétation, et donc à votre décision. En observant les préceptes de l’analyse fondamentale, on peut déduire dans une certaine mesure la réaction psychologique des traders à telle ou telle annonce ou actualité, et dès lors tenter de l’anticiper au mieux. »

Pierre-Jean Lepagnot

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