Page 73 - EcoRéseau n°29
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n°29
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L’Air du temps - La bande-dessinée, support roi des sujets complexes ART DE VIVRE & PATRIMOINE Etude d'un sujet de loisir ou d'évasion pour en déterminer ses tenants et ses aboutissants, son évolution, ses innovations
Cerveau en « é-bulles-ition »
L Le neuvième art booste le journalisme et décrypte des sujets jugés trop complexes, grâce à ses spécificités.
a BD, miroir de nos les garçons », se souvient d’œuvres pour adultes a été mœurs ? Au regard Jean-Pierre Nakaché, li- rendue possible grâce à de son histoire et braire des Bulles en Tête. l’émergence dans les années
de l’évolution des genres Par essence attractive et bé- 1990 de maisons de diffu-
ces dernières décennies, nous pourrions répondre à cette question par un oui franc et massif. En atteste d’abord la vocation origi- nelle des différents types de BD. Le manga fut créé en tant qu’outil de propa- gande au service de l’em- pire. De même pour le co- mics américain. Captain America et Superman étant deux symboles évidents de la politique du gros bâton alors à l’œuvre. Même can- tonnées à l’entertainment, les BD n’en demeurent pas moins un art mouvant por- teur de messages. Au fil du temps, les superhéros ont aussi vu leur personnage évoluer : Green Lantern, d’abord caucasien, a pris les traits d’un Afro-Améri- cain. Et aujourd’hui, l’uni- vers de ce panthéon contem- porain se dote pour la pre- mière fois de son histoire d’une héroïne de confession musulmane. Si en France, nos madeleines sont d’abord venues de Belgique, la BD, au fil des années est devenue un vecteur à part entière de nos changements sociétaux. « Rappelons que la BD à ses origines en France était très “genrée”, c’était une BD d’aventure faite pour
néficiant d’une trame nar- rative rythmée grâce à sa mise en page et la liberté qu’offrent les phylactères, la BD développe aussi ses propres codes pour étonner sur des sujets sérieux, sul- fureux et complexes : éco- nomie, philosophie, poli- tique, société. Mieux même. Le support rend cristallins l’enquête, le reportage et le documentaire et vulgarise sans dénaturer la substanti- fique moelle d’idées et de concepts, de prime abord abscons pour nos esprits. Photographie des dernières tendances de la pensée par les bulles.
Le prochain bestseller ? Le burnout de ierry et le bien-être au boulot...
sion sorties de leurs ornières underground ou ayant pris le relais des maisons alter- natives, à l’image de l’As- sociation ou de Cornélius au côté du géant Dargaud. « Les lectorats se sont mul- tipliés à mesure que les sous-genres se sont déve- loppés : BD, romans gra- phiques, enquêtes, mangas, documentaires, etc. Au- jourd’hui, nous assistons à une nouvelle segmentation centrée sur le réel avec les ouvrages de vulgarisation économique, philosophique ou mathématiques. “Logi- comix” se veut être une his- toire qui questionne les fon- dements mathématiques. Dans la même veine, “Eco- nomix” reprend les grands principes de notre économie capitaliste pour en montrer les déviances et les dys- fonctionnements », cite Jean- Pierre Nakaché. Une BD en bâtonnets a également été mise en ligne pour ex- pliquer le mécanisme des subprimes. Un régal ! Nous vous l’assurons. Révolue donc l’époque où l’on ju- geait la BD prisonnière de ses préjugés vulgarisateurs. Elle traite aujourd’hui de sujets lourds et autorise des degrés de complexité in- croyables comme en té- moigne le prix MacArthur décerné à Allison Bechdel, pour son « Fun Home », avec une bourse de 500000 dollars délivrée en récom- pense de l’œuvre léguée à l’humanité. Autrefois attri- bué à des médecins, musi-
SUBJECTIVISME ET CRÉDIBILITÉ
Avec son « Palestine, dans la bande de gaza » ou encore « Soba, histoire de la Bos- nie », le journaliste Joe Sacco s’est rapidement taillé une réputation de pape de l’enquête en bande dessinée. Récompensé à de nom- breuses reprises pour son travail qui n’a visiblement pas d’équivalent dans les mondes de la presse et de la BD, Joe Sacco a égale- ment ouvert la voie à une nouvelle forme de journa- lisme empreinte d’aventure
et de récit graphique. Le genre d’ailleurs connaît au- jourd’hui un succès gran- dissant. Autre exemple celui d’Albert Drandoy, collabo- rateur au Canard Enchaîné ou encore à Charlie Hebdo,
Plus récent, le trimestriel XXI accueille dans ses pages une enquête dessinée à chaque numéro. Surtout, la Revue Dessinée s’est im- posée en trois numéros dans le paysage éditorial français.
le temps.
« A l’origine nous sommes dessinateurs, c’est le voca- bulaire que nous maîtrisions le mieux. Les mariages au- jourd’hui se font très bien. Mais surtout, nous récon-
La BD ferme ce robinet d’eau tiède, ce flux d’infos sans intérêt qui polluent notre quotidien, pour mettre en valeur l'enquête
qui a fait également ses armes en tant que journaliste scénariste de BD avec son fameux « Amiante, chro- nique d’un crime social ».
L’idée ? « Nous voulons fermer le robinet d’eau tiède, se débarrasser de ce flux d’infos sans intérêt qui polluent notre quotidien tout en cultivant l’idée et l’ob- session de ne jamais oublier les sujets essentiels », nous explique Franck Bourgeron, directeur de la publication. Face à une presse formatée, le reportage graphique s’émancipe donc pour ac- coucher d’un nouveau jour- nalisme où les possibilités plastiques permettent des dosages différents et un sens du détail qui s’en trouve enrichi. Et à l’image d’un orchestre où les cordes ré- pondent et dialoguent avec les bois, le texte et l’image se parlent pour immerger le lecteur dans le lieu et le temps réel de l’enquête, avec des allers-retours dans
cilions les gens avec l’en- quête, sur un format origi- nal, et cela permet d’obtenir une approche où nous gar- dons la maîtrise du temps. C’est d’autant plus impor- tant que les sujets com- plexes, politiques, écono- miques, sociaux... exigent cette maîtrise du temps. Un sujet est traité dans une du- rée oscillant entre un et six mois. Notre approche ne se veut pas objective, elle en- gage une singularité jour- nalistique et créative », note le directeur de cette publi- cation née en 2013.
Cinéma
Le Biopic au service de la complexité
Le cinéma aussi se frotte au sérieux et rébarbatif mais différemment. Si « The Big Short » a attiré les foules dans les salles malgré un film centré sur les subprimes, c’est en partie grâce à un casting sur-mesure, à sa dimension biopic et à un teasing qui pouvait nous rappeler « Ocean’s Eleven ». C’est peu ou prou la même recette utilisée pour expliquer la naissance de l’informatique moderne avec « The Imitation Game », film qui donne autant
e d’importance à la petite histoire d’Alan Turing qu’à la Seconde Guerre mondiale. Le 7 art
se penche même sur l’entrepreneuriat, les gros sous et les différends entre associés avec le récent huis clos « Steve Jobs ». Le biopic devient ainsi un genre où l’on peut parler de sujet sérieux, complexes voire ennuyeux sans pour autant barber le spectateur. Reste que selon certains spécialistes du genre, le biopic ne serait en aucun cas un documentaire prétendant à l’objectivité. Il serait le point de vue du réalisateur selon des stratégies narratives et des modalités esthétiques influencées par des catégories et constructions culturelles et sexuelles existantes. Une raison qui expliquerait l’engouement pour « Bra- veheart » relatant la vie de l’indépendantiste écossais William Wallace ou pour les
récents biopics relatant la vie de grands couturiers.
rix a
QUAND LE SÉRIEUX SE SERT D’UN ART MOUVANT
Les BD sérieuses sont donc devenues monnaie courante, mais surtout créent des émules. Cette floraison
ciens, chercheurs, le p. été décerné à l’auteure d’une BD considérée comme un des meilleurs livres auto- biographiques, redessinant les contours du genre. Un must. Et aussi la preuve que l’art peut mobiliser M. Tout-le-Monde sur des su- jets de premier ordre.
Geoffroy Framery
AVRIL 2016
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