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n°25
PANoRAMA Rétrospective - Les conflits sociaux dans le passé
Histoire de négociations musclées
Dans chaque numéro, EcoRéseau vous propose de revenir sur un événement ou une institution qui fait l’actualité, en les mettant en regard de ce qu’ils étaient ou auraient pu être il y a un demi-siècle. Pas question de comparer l’incomparable, de fustiger ou de glorifier le passé. Simplement de montrer que non, ça n’était pas forcément mieux avant.
Au pays où même les joueurs de foot font grève en pleine Coupe du monde, les conflits salariat-patronat ne sont pas plus hauts en couleur que par le passé. La preuve.
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avait des soldats devant chaque machine. L’hôtel du directeur, les chantiers de la Compagnie, jusqu’aux mai- sons de certains bourgeois, s’étaient hérissés de baïon- nettes. On n’entendait plus, le long du pavé, que le pas- sage lent des patrouilles. Sur le terril du Voreux, continuel- lement, une sentinelle restait plantée, comme une vigie au- dessus de la plaine rase, dans le coup de vent glacé qui soufflait là-haut ; et, toutes les deux heures, ainsi qu’en pays ennemi, retentissaient les cris de faction. » Lorsqu’Emile Zola décrit la répression de grèves imagi- naires – mais éminemment documentées – sur les car- reaux de mine du Nord fin XIXe, c’est une ambiance de guerre que traduisent ses mots. Un peu plus d’un siècle après, la poésie en moins, c’est une scène de guerre civile que nous ont diffusée en boucle les chaînes de télévision à l’occasion du conflit social chez Air France. Celle d’un homme perdant sa chemise et échappant à la foule en passant par-dessus un grillage. A une différence près : chez Zola, on réprime les ouvriers ; sous Hollande, on moleste les patrons.
Pour comprendre l’évolution des conflits sociaux en France, il importe avant tout de dis- tinguer les contextes dans lesquels ils s’inscrivent. C’est ce qu’expliquait Jacques Freyssinet en 2010 dans son ouvrage Négocier l’emploi. Cinquante ans de négocia- tions interprofessionnelles sur l’emploi et la formation : « Aussi longtemps que durent la croissance forte et le plein emploi, la négociation peut mener de pair la construction du statut de salarié et la pour- suite d’objectifs relatifs à l’emploi ». A l’inverse, nous
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es postes ar- més gardaient les puits, il y
comme la base du problème lui-même. Les négociations portent alors sur les freins ou obstacles supposés pesant sur le marché du travail : durée du travail, code du travail... Ce n’est pas un hasard si les grandes grèves de 1995 seront la consé- quence du plan Juppé, dont un volet majeur porte sur l’allongement de la durée de travail de 37,5 à 40 annuités pour les salariés de la Fonc- tion publique.
Sport national ou marathon à la française
Cette dernière séquence, qui se poursuit en partie au- jourd’hui, est marquée par l’arrivée de nouveaux acteurs sur le terrain du conflit so- cial : médecins, avocats, no- taires... La méthode ne change pas : grève des gardes de fin d’année pour les pre- miers, par exemple. Souvent interprétés comme signe d’une montée de l’indivi- dualisme, ces “nouveaux” conflits peuvent aussi être analysés comme la preuve d’un sentiment de déclasse- ment qui contamine jusqu’aux strates les plus ai- sées de la société.
apprend l’économiste, avec un chômage massif, la négo- ciation collective sur l’emploi se disjoint : le statut protecteur associé au travail apparaît pour le patronat et pour l’État, voire pour certains syndicats, comme le frein à la création d’emplois et à la compétitivité. D’où des problèmes de né- gociations salariat-patronat. La violence a, dans ces pé- riodes troublées, toujours fait partie du jeu. Et c’est avoir la mémoire bien courte, ou n’avoir jamais lu de livre d’histoire, que d’affirmer l’in- trusion récente de celle-ci
l’éviction des ministres com- munistes du gouvernement, et sous l’impulsion de Mos- cou, la France est paralysée par une “grève insurrection- nelle”, comprendre un mou- vement d’ampleur national visant à immobiliser le pays puis renverser le régime. Le 29 novembre, par exemple, à Saint-Etienne, 30000 mi- neurs (!), cheminots et ou- vriers du textile affrontent à coups de barres de fer la toute jeune Compagnie républi- caine de sécurité (CRS), qui devra faire appel à l’armée pour mettre fin à la grève.
vistes. Aux cols bleus se mê- lent cadres, fonctionnaires voire étudiants. Une mixité qui débouchera en partie sur une dispersion des revendi- cations et des intérêts, et donc sur une atténuation de la force de combat des mouvements sociaux.
: indemnisation du chômage, reclassements, formations professionnelles, préretraite... Dans la deuxième séquence – entre le milieu de la décen- nie 1970 et le début des an- nées 1980 –, le chômage massif pousse à la mise en place par l’Etat de moyens financiers exceptionnels pour en atténuer les coûts sociaux. Ce n’est pas le calme plat pour autant. La preuve, les grandes grèves aux usines LIP de Besançon en 1973, où naîtra une nouvelle forme de protestation : l’autogestion. Les ouvriers travailleront pen- dant plusieurs semaines à leur propre compte sur les ma- chines de l’usine afin de pro- duire des montres qu’ils écou- leront ensuite, toujours pour leur compte, lors de ventes sauvages.
Une inquiétude qui conduit parfois les grévistes à des solutions aussi dangereuses que radicales. En 2000, les employés de l’usine Cellatex apprenant la liquidation de la société menacent d’utiliser les 46 tonnes de sulfure de carbone, 56000 litres d’acide sulfurique et 90 tonnes de soude forte entreposés sur place pour faire exploser
En 1947, 30 000 grévistes armés de barres de fer affrontent les CRS à Saint-Etienne
dans les négociations en en- Une mini guerre civile au nel du 31 décembre 1958 et treprise. Après la Première pays du Forez. s’achève dans le milieu des Guerre mondiale – pour ne C’est ici l’un des paroxysmes années 1970. Celle-ci est mar- pas remonter plus loin encore du mouvement ouvrier en quée par la conquête de nou- –, 20000 cheminots sont pu- France. En effet, après la Se- veaux droits sociaux et par rement et simplement révo- conde Guerre mondiale, la l’invention d’instruments de qués après les grèves massives tertiarisation de la société va gestion des conséquences des de 1920. En 1947, suite à bigarrer les rangs des gré- restructurations industrielles
La troisième phase, elle, (an- nées 1980-années 2000) mar- quée par un taux de chômage compris comme structurel, tend à considérer les conquêtes sociales non plus comme une solution mais
l’usine et déclencher u. tastrophe écologique en en déversant une partie dans la Meuse. Neuf ans plus tard, les “New Fabris” relient des bombonnes de gaz à un câble électrique et menacent à leur tour de faire sauter leur usine. La violence des désespérés ne date pas de 2015.
Pour l’économiste Jacques Freyssinet, c’est l’évolution des lois et la conjoncture éco- nomique qui dictent en grande partie la chronologie et la na- ture des conflits sociaux. Pour lui, trois phases se dégagent. La première débute par l’ac- cord national interprofession-
ne ca-
Olivier Faure

