Page 10 - EcoRéseau n°21
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n°21
PAnORAMA Regard sur l’actualité - Matthieu Ricard, moine bouddhiste
Dans chaque numéro une personnalité inattendue (artiste, philosophe, sportif, personnalité médiatique,...) parle de sa carrière et
« l’Homo Economicus n’existe pas »
Pourquoi avoir écrit autant de livres ?
En 1997 j’ai rédigé depuis ma vallée népalaise un livre avec mon père Jean-François Revel, qui est devenu un best-seller, vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. J’ai uti- lisé l’argent pour créer une fon- dation. il y a eu un effet boule de neige, mes interventions ont pu drainer de l’argent, 140 pro- jets ont été montés et 120000 personnes ont pu être prises en charge dans des programmes sociaux. J’ai aussi écrit des livres pour dissiper des malen- tendus sur les déclarations du Dalaï lama, qui ont parfois fait ricaner en France. Pascal Bruckner a exprimé ce senti- ment dans « l’euphorie perpé- tuelle ». Je l’apprécie, et j’avais la conviction qu’ils ne se com- prenaient pas bien. J’ai donc creusé le sujet avec le « Plai-
L’altruisme ne s’oppose-t-il pas à
un moment donné
au capitalisme ?
il est naturel car les êtres hu- mains coopèrent depuis la nuit des temps. On le voit chez l’en- fant dès huit mois. les gens sont choqués par les attentats ou les actes de violence, mais oublient que la majeure partie de notre existence est tissée d’actes de gentillesse, de convi- vialité. le microcrédit, les in- vestissements éthiques, le « crowdfunding » ont le vent en poupe. les entreprises à do- minante sociale aussi. On pré- tend que cette pensée ne cor- respond pas au comportement de l’Homo Economicus, selon qui il ne serait pas rationnel de résorber la précarité dans les pays riches ou de s’occuper des biens communs. Mais je ne crois pas à l’Homo Econo- micus. Même les traders, lorsqu’ils investissent, font appel à la partie émotionnelle, primaire du cerveau. il suffit donc de solliciter les bonnes émotions, comme la considération pour autrui. Des idées qui émergent, en témoignent les discours de Joseph Stiglitz ou ceux concer- nant la « caring economy » à
Vos théories ne sont-elles pas guidées par vos croyances religieuses ? le bouddhisme n’est pas une foi aveugle. Sa cosmologie a toujours été plus complexe que celle des religions du livre, fonctionnant avec des milliers d’univers. le Dalaï lama peut estimer que tel passage est ob- solète et l’éliminer. Ce n’est pas le plus important, seules les idées de sens du respect universel, de l’interdépendance, de l’âme des animaux doivent
mis six ans à retranscrire cette conversation entre le Dalaï lama, des scientifiques et des économistes, qui est le fruit d’une belle rencontre qui a eu lieu à Zurich en 2006 avec l’institut Mind and life qui tra- vaille sur l’économie altruiste. On ne peut pas imposer le bon- heur. Mon père Jean-François Revel disait que le propre des pays totalitaires était de dire : « Nous savons comment vous rendre heureux, à condition que vous agissiez comme nous le voulons ». Cela ne fonctionne pas. De même l’altruisme, comme le bien-être, doit naître de l’intérieur. C’est avant tout un état d’esprit.
Une posture qu’il est urgent d’adopter selon vous ? Assurément, et ce n’est pas une simple question de bons senti- ments. l’altruisme peut nous aider à résoudre les probléma- tiques contemporaines com- plexes auxquelles nous sommes confrontés sur de longues durées. nos décisions économiques sont prises à l’échelle du présent. Mais les notions de bonheur national brut impliquent d’agir
Bio
Moine engagé
Matthieu Ricard, 69 ans, est docteur en génétique cellulaire, moine bouddhiste tibétain, auteur et photographe. Ce natif d’Aix-les-Bains est le fils du philosophe, journaliste et aca- démicien Jean-François Revel et de la peintre Yahne Le Toumelin. Il réside actuellement au monastère de Shechen au Népal. Il voyage en Inde pour la première fois en 1967, où il rencontre des maîtres spirituels tibétains dont son maître Kangyour Rinpoché. Après sa thèse en génétique cel- lulaire à l'Institut Pasteur, il décide de s'établir dans l'Himalaya où il vit depuis 1972, étudiant et pratiquant le bouddhisme tibétain. Il devient l'interprète français du Dalaï Lama à partir de 1989. Le Plaidoyer pour le bonheur (2003), L'art de la méditation (2008), le Plaidoyer pour les animaux (2014) sont autant d’ouvrages qui financent ses projets humanitaires au Tibet, au Népal et en Inde (cliniques, écoles, orphelinats, centre pour personnes âgées, ponts), sous l'égide de l'asso- ciation Karuna-Shechen. Depuis 2000, il fait partie du Mind and Life Institute, qui facilite les rencontres entre la science et le bouddhisme, et participe à des travaux de recherche qui étudient l'influence de l'entraînement de l'esprit à long terme sur le cerveau (plasticité neuronale), qui se poursuivent
aux Universités de Princeton ou Berkeley aux États-Unis.
Dons
L’après-séisme
La fondation de Matthieu Ricard, Karuna-Shechen, lance un appel à la solidarité pour venir en aide aux vic- times du tragique tremble- ment de terre qui a dévasté le Népal. Déjà implantées à Katmandu au travers d’une clinique, les équipes sont d’ores et déjà mobilisées pour agir immédiatement dans les situations d’urgence. Les dons sont intégralement consacrés à venir en aide aux victimes. https://karuna-shechen.irai- ser.eu/b/mon-don
porte son regard personnel sur l'actualité.
Moine bouddhiste, interprète du Dalaï lama, résidant dans un monastère au népal depuis un demi-siècle, docteur en génétique cellulaire, auteur et photographe, Matthieu Ricard a un parcours déconcertant.
Sa vision des hommes et de l’altruisme l’est encore plus...
doyer pour le bonheur ». Mais cet ouvrage sur
sur plusieurs générations. Et li- miter l’impact humain sur la nature implique des mesures concernant des périodes encore plus longues. l’ère de l’anthro- pocène a commencé depuis les années 50, et l’avenir des pro- chaines générations est entre nos mains. Ce sujet est complexe scientifiquement, économique- ment – le rapport Stern soutient d’ailleurs qu’il sera plus cher de réparer que d’agir dès main- tenant – et surtout politiquement : les dérèglements impliquent de prendre des mesures draco- niennes. D’aucuns pensent que les hommes seront sauvés par l’innovation technologique. Mais si rien n’est fait, en 2050, 30% des espèces sur Terre auront disparu, soit la 6e plus grande extinction depuis le Big Bang. Ce n’est donc pas uniquement du romantisme que de soutenir que l’altruisme, vs l’égoïsme, peut résoudre notre problème.
Une telle évolution
des mentalités vous semble-t-elle envisageable ? les politiques doivent créer les conditions qui permettent à l’al-
truisme et au bien-être de s’épa- nouir, en évitant qu’une minorité de personnes détournent le sys- tème. il nous faut agir interna- tionalement. nous sommes dans le même bateau. la pau- vreté en Afrique a des réper- cussions sur l’immigration en Europe et les drames en Médi- terranée. Tout est lié. On dé- nombre aujourd’hui 50 millions de réfugiés à cause des conflits. Stern en prévoit 200 millions dus aux dérèglements clima- tiques !
Et vous restez optimiste ?
Je le suis, je sens un frémisse- ment. Edward O. Wilson, père de la sociologie néo-darwi- nienne, qui pensait que l’Homme ne cherchait qu’à propager ses gènes, s’intéresse au darwinisme social. il affirme après toutes ces années qu’il s’est trompé, la coopération est plus complexe que la compétition et doit être recherchée. Je suis persuadé que les Japonais qui sont inter- venus au péril de leur vie à Fu- kushima ne l’ont pas fait pour
l’altruisme semble être un aboutissement ?
C’est effectivement le point culminant de mes travaux, le sens de mon engagement. J’ai
« Même les traders font appel à la partie émo- tionnelle du cerveau. Sollicitons donc les bonnes émotions, comme la considération pour autrui »
physiques, m’a très vite attiré. Puis la psychologie, qui existe depuis 2500 ans dans certaines civilisations autres que l’Occi- dent, pour mieux cerner l’esprit. A 26 ans j’ai rencontré des maîtres spirituels, un univers plus intéressant que les chro- mosomes et les bactéries. Je suis passé de l’institut Pasteur à ma vallée népalaise, vivant avec 50 euros par mois. Je tra- vaille à nouveau avec des la- boratoires neuroscientifiques aujourd’hui. Et puis je parcours le monde pour évoquer l’al- truisme, la compassion et les conditions du bonheur. Je me sens utile et récolte des fonds
Davos.
Juin 2015
propager leurs gènes...
Comment expliquez-vous votre parcours si atypique ? Par mon enthousiasme pour la découverte. la science, pour comprendre les phénomènes
perdurer.
Vers une société altruiste, de Matthieu Ricard et Tania Sin- ger, éd. Allary, 2015
Propos recueillis par Julien Tarby et Jean-Baptiste Leprince
pour la fondation. Je suis. allé sept fois à Davos. J’écoute la BBC une fois par jour, pour les actualités internationales car je m’estime citoyen du monde. Mais il me faut ralentir, j’ai be- soin de revenir dans une phase plus contemplative, d’autant plus que les projets humanitaires prennent aussi du temps.
déjà
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© Raphaële Demandre


































































































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