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n°20
PaNoRaMa Rétrospective - Intellectuels pessimistes
apocalypse now
Dans chaque numéro, EcoRéseau vous propose de revenir sur un événement ou une institution qui fait l’actualité, en les mettant en regard de ce qu’ils étaient ou auraient pu être il y a un demi-siècle. Pas question de comparer l’incomparable, de fustiger ou de glorifier le passé. Simplement de montrer que non, ça n’était pas forcément mieux avant.
Depuis 1 an se succèdent les parutions anxiogènes. Nos intellectuels ne nous apprennent plus l’espoir, ils nous enseignent la peur. Crise des temps ou maladie récurrente d’une corporation qui se doit d’être sceptique pour être considérée ? Les 2, mon général.
«S
oumission ; Que reste-t-il de l’Occi-
intellectuels, c’est la guerre atomique. Raymond Aron, Jean-Paul Sartre, Albert Camus cultivent cette crainte, qu’ils prennent très au sérieux. Mais on ne peut
trand Russell fonderont même le Tribunal Russell, un tribunal d’opinion sensé assimiler les guerres amé- ricaines à de véritables crimes contre l’Humanité. »
des inégalités.
Quoi qu’il en soit, on le voit, les débats dans les an- nées 60 concernent quasi- ment exclusivement les en- jeux extérieurs. Rien de bien
optimiste. il est surtout porté par des personnalités de droite. « A l’opposé des craintes de certains à gauche, il existe une vraie confiance dans la société
Jacques attali – existe dans chaque camp pour annoncer le pire. au point qu’on peut s’interroger sur le rôle de vigie des intellectuels, qui, finalement, annoncent le bien quand tout va bien, et prédisent le pire quand tout va mal. C’est un peu le dis- cours que tient le penseur américain Noam Chomsky à propos de ses petits ca- marades dans son ouvrage « Comprendre le pouvoir », paruen2005:«Ilyaletra- vail intellectuel, que beau- coup de gens font ; et puis il y a ce qu’on appelle la « vie intellectuelle », qui est un métier particulier, qui ne requiert pas spécia- lement de penser – en fait, il vaut peut-être mieux ne pas trop penser – et c’est cela qu’on appelle être un intellectuel respecté. (... ) Ces gens-là sont appelés « intellectuels », mais il s’agit en réalité plutôt d’une sorte de prêtrise séculière, dont la tâche est de soutenir les vérités doctrinales de la société. » Les intellectuels non pas prescripteurs d’opi- nion mais simples suiveurs consensuels ? Une thèse qui expliquerait le pessimisme ambiant, dicté par la réalité socio-économique. Mais un pessimisme qui, si l’on en croit Raymond aron, peut aussiavoirdubon:«Sila tolérance naît du doute, qu’on enseigne à douter des modèles et des utopies, à récuser les prophètes de sa- lut, les annonciateurs de catastrophes. Appelons de nos vœux la venue des scep- tiques s’ils doivent éteindre
dent ? » ; « Le Suicide fran- çais»;«LaFrancequi tombe » ; « L’identité mal- heureuse ; Comment s’en sortir ? » ; « France, état d’urgence » ; « Décivilisa- tion »... Ne nous étonnons plus si les Français sont les plus importants consomma- teurs de Prozac dans le monde. Peut-être fréquen- tent-ils trop le rayon « ac- tualités » de leurs librairies. Car ces constats et doulou- reuses questions ne sont pas les titres de films catas- trophes ou de romans pure- ment fictionnels. Non, ils sont le fruit de la pensée de certains de nos plus brillants, ou en tout cas de nos plus médiatiques intellectuels : Michel Houellebecq, Régis Debray, Eric Zemmour, Ni- colas Baverez, alain Fin- kielkraut, Jean-François Kahn, Christian Saint- Etienne, Renaud Camus. autant de penseurs qui an- noncent dans les médias, leurs ouvrages et sans doute leurs amphis, la fin de la France, la fin de l’occident, la fin des haricots. Bien sûr, Madame la marquise, tout ne va pas très bien. Mais dans quelle mesure ce pes- simisme n’est-il pas une posture, voire un argument de vente pour une intelli- gentsia qui fait depuis long- temps ses choux gras des prédictions catastrophes ? Car même au cœur des trente Glorieuses, avec un chômage quasiment nul et une croissance autour de 4%, les intellectuels du mo- ment font le job pour plom- ber le moral des Français. « Dans les années 50, note Christophe Charle*, profes- seur d’histoire contempo- raine à l’université Paris 1 Sorbonne, l’obsession des
Paris dans 20 ans selon nos intellectuels
guère les blâmer, puisqu’à plusieurs reprises, comme au moment de la crise des fusées de Cuba en 1962, on passe très près du conflit ouvert. » toutefois, jamais le couperet ne tombera... La décennie 1960, marquée par une détente des relations
Parallèlement, un autre dis- cours voit le jour : celui de la dénonciation des inéga- lités croissantes au niveau planétaire, entre une Europe et une amérique toujours plus prospères et un « tiers- Monde » toujours plus à la traîne. Résultat : un discours
surprenant puisqu’en France, tout semble aller pour le mieux... Pour autant, à gauche, commence à poin- dre un discours de contes- tation de la société de consommation à l’intérieur des frontières. Dans le même temps on commence à en-
de consommation, affirme l’historien. Un intellectuel comme Jean Fourastié, par exemple, va faire preuve d’un immense optimisme et d’une grande foi dans le progrès technique. D’autres aussi affichent leur opti- misme. C’est le cas d’Alfred Sauvy, qui affirmera les bienfaits de la démographie française contre l’avis de nombre de ses contempo- rains. »
Dans les années 60, les discours anxiogènes portent surtout sur les enjeux internationaux
De tous ces discours, les- quels ont le plus d’au- dience ? assurément, ceux qui promettent des lende- mains qui chantent. La preuve : la politique de dé- veloppement économique et de foi dans le progrès menée par Georges Pompi- dou. aujourd’hui, la ques- tion ne se pose même pas tant le consensus – à peine fendillé par l’inusable
le fanatisme. » .
4 Mai 2015
guerre du Vietnam, qu’ils érigeront en modèle de conflit impérialiste, explique Christophe Charle. En 1966, Sartre et le britannique Ber-
De leur côté, les intellectuels de droite fustigent cette vi- sion maoïste des choses, eux pour qui l’avenir promet une réduction progressive
trance », explique Chris- tophe Charle. Mais globa- lement, concernant la situa- tion intérieure, le discours dominant se veut nettement
Est-ouest, verra les penseurs de culpabilisation de l’oc- tendre les prémices du dis- hexagonaux agiter d’autres cident, qui fonde sa puis- cours écologiste. « C’est chiffons rouges. « Les in- sance sur la domination des René Dumont qui va com- tellectuels de gauche vont pays pauvres. « La projec- mencer à critiquer l’usage se mettre à critiquer très tion du schéma marxiste sur extensif des pesticides de lourdement d’autres types les relations internatio- même que les méfaits de de conflits, notamment la nales », résume l’historien. l’industrialisation à ou-
* - La dérégulation culturelle. Essai d'histoire des cultures en Europe au XiXème siècle, ed. PUF, avril 2015
Olivier Faure


































































































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