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n°17
PANORAMA Rétrospective - L’humour face à la politique et la religion
L’humour, éternel soft-power
Dans chaque numéro, EcoRéseau vous propose de revenir sur un événement ou une institution qui fait l’actualité, en les mettant en regard de ce qu’ils étaient ou auraient pu être il y a un demi-siècle. Pas question de comparer l’incomparable, de fustiger ou de glorifier le passé. Simplement de montrer que non, ça n’était pas forcément mieux avant.
Chroniqueurs et humoristes sont devenus les stars du PAF. Des chasseurs qui pour faire rire traquent en priorité l’animal politique. Pour celui-ci, mieux vaut rater un entretien avec un journaliste « sérieux » qu’être la victime de la saillie bien sentie d’un chansonnier. L’humour jouerait donc un rôle majeur dans le paysage politique français. Une nouveauté ?
«C
orriger les mœurs par le rire ». Rien
une bonne dose d’autodé- rision. » Une patte qu’on retrouvera en version plus urbaine et ouvrière chez Coluche quelques années plus tard. Coluche qui, avec Thierry Le Luron, va faire basculer le comique dans une autre dimension dans les années 1970. « Avec eux, la parole comique va devenir antisystème, affirme Nelly Quemener. Bien sûr, ils vont s’attaquer à cer- taines figures, comme lorsque Le Luron raille Va- léry Giscard d’Estaing dans son Entretien au coin du feu. Mais derrière la cri- tique du Président d’alors, c’est l’ensemble des hommes politiques, leur langue de bois et leurs pro- messes non tenues qui sont vilipendées. Même chose lorsque Coluche s’en prend à François Mitterrand, Mi- chel Debré, Jean Lecanuet ou Simone Veil. » Ce fai- sant, les comiques du mo- ment racontent les pro- blèmes de leur temps plus qu’ils n’en attaquent les hommes.
que le poil à gratter com- mence à sérieusement dé- manger, il faut que l’un de ces amuseurs publics change de costume : c’est la candidature de Coluche à l’élection présidentielle de 1982. « Cela a déstabi- lisé la classe politique de manière unique, affirme Nelly Quemener. Coluche était autorisé à critiquer le pouvoir tant qu’il restait cantonné dans son rôle. Mais son arrivée dans l’arène politique a fait très peur. Comme pour ce qui se passe aujourd’hui avec Dieudonné, on observe une inflation de la place des comiques lorsque leur rôle social se floute. » Humo- riste parlant de politique, ou homme politique utili- sant l’humour comme vec- teur de communication ? C’est ce brouillage qui créé de la défiance, et qui donne à l’humour un écho qu’il ne rencontre pas lorsqu’il se cantonne aux salles de music-hall.
que ça. Dès le XVIIe siècle, Molière et ses contempo- rains croient – comme d’au- tres après eux – aux forces de l’esprit. Pourtant, les avares délient-ils les cor- dons de leur bourse après s’être moqués d’Harpagon ? Pas sûr. Les hypocrites abat- tent-ils leurs cartes après s’être retrouvés dans Tar- tuffe ? A voir. Les Pré- cieuses se trouvant ridicules ravalent-elles leur langue de velours ? Pas certain. Mais les temps changent. Et aujourd’hui, il serait ad- mis que, en politique au moins, l’humour joue un rôle non négligeable. D’au- cuns croient par exemple que le couteau planté dans le dos de Jacques Chirac par les Guignols, en 1995, l’aurait rendu sympathique au point de rallier à lui quelques poignées d’élec- teurs. « Les medias parti- cipent évidemment à la construction d’un imagi- naire autour de certains personnages, mais il ne faut pas surestimer le rôle des Guignols dans cette af- faire », tempère Nelly Que- mener, maître de conférence en Sciences de l’informa- tion et de la communication à l’Université Paris 3-Sor- bonne nouvelle, et auteur en 2014 de Le Pouvoir de l’humour, (Armand Collin). Une chose est certaine, c’est que caricaturistes, humo- ristes ou chroniqueurs don- nent aujourd’hui dans l’ad hominem comme jamais auparavant. « L’exercice de l’humour se fait sur énor- mément de médias, dans des matinales d’info, sur des plateaux de télévision. Il faut produire du flux – chroniques, éditoriaux, sketches – ce qui aboutit à
Jacques : Roi des Français et prince de la déconne. Un hasard ?
La religion ? Bien sûr, elle en prend pour son grade. Pierre Desproges égrati- gnera souvent l’image du Pape, par exemple. Mais elle est raillée au même titre que tous les autres symboles du pouvoir en place : l’armée, les gen- darmes, les politiques nous l’avons vu, mais aussi plus
Une situation pire lorsque la raillerie touche de surcroît à des sujets sensibles, comme c’est de plus en plus le cas aujourd’hui. « De nouvelles thématiques sont apparues dans le dis- cours des humoristes, no- tamment les questions de genre, d’identité, de mino- rités, explique la socio- logue. Le tout expurgé du côté antisystème, mais
un humour hyper person- nalisé, presque fragmenté, qui incite chacun à se fo- caliser sur de petits événe- ments du quotidien, et em- pêche de faire preuve de recul et de distanciation. Chaque « billet » finit presque par être un duel avec la personnalité ciblée, bien souvent un politique », analyse l’universitaire. Pourquoi cette évolution ? « De mon point de vue, elle est due au personnage de Nicolas Sarkozy, qui s’est énormément mis sur
qu’aujourd’hui, en grande partie parce que la télévi- sion est beaucoup moins développée, remarque Nelly
le devant de la scène, pour-
suit la sociologue. La pré-
sence du corps de Nicolas
Sarkozy dans le jeu poli-
tique a remis cet humour Quemener. Et puis, les su- globalement le chauvinisme
s figures
C’est quand l’humoriste s’invite dans l’arène politique qu’il commence à déranger
élargi à de nouvelle. du pouvoir, comme les spor- tifs, les grands chefs d’en- treprise, les comédiens. » Pas de quoi renverser les régimes en place. Mais peut-être de quoi rappeler aux puissants qu’il est un domaine où ils sont tout sauf intouchables.
6 FÉVRIER 2015
de caricature au goût du jour. »
Ultra ciblé, omniprésent sur les ondes, l’humour ne l’a pas toujours été. « Dans les années 1960-70, il est beaucoup moins visible
jets traités sont très diffé- rents eux aussi. Dans les années 50-60, à l’image de Fernand Raynaud, nous sommes sur un humour de classe populaire, qui parle de la classe populaire, avec
à la française, emprunt d’al- cool et de racisme « à la papa ».
Pour autant, on ne peut pas dire que les comiques d’alors dérangent les hommes politiques. Pour
Olivier Faure

