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n°16
PANORAMA Rétrospective
Dans chaque numéro, EcoRéseau vous propose de revenir sur un événement ou une institution qui fait l’actualité, en les mettant en regard de ce qu’ils étaient ou auraient pu être il y a un demi-siècle. Pas question de comparer l’incomparable, de fustiger ou de glorifier le passé. Simplement de montrer que non, ça n’était pas forcément mieux avant.
Batailles rangées
Le décès de Rémi Fraisse a mis un coup de projecteur sur la dangerosité potentielle des mouvements 1de protestation sociale. Si la violence semble aujourd’hui assez exceptionnelle, elle était la règle dans
les années 1950-1960. Une époque où l’illégitimité perçue du pouvoir en place « autorisait » tous les débordements.
h50 du matin, nuit du gouvernement « brade l’Em- 25 au 26 octobre der- pire » à partir de la décla- nier. Au milieu d’une ration d’indépendance de
forêt devenue le maquis des l’Indochine. Pour beaucoup,
« anti-barrages » de Sivens, une grenade offensive est lancée par un gendarme pour répliquer aux jets de pierres de manifestants, semble-t-il, agressifs et violents. L’ex- plosion fera une victime, Rémi Fraisse, 21 ans, et dé- clenchera une polémique aux allures d’affaire d’ÉEtat. Quelle responsabilité des forces de l’ordre dans ce drame ? Quid des consignes transmises par le ministère de l’Intérieur ? Quelle place des casseurs dans ces cortèges de militants censés être pa- cifiques ?
le pouvoir étant considéré comme illégitime, la violence pour le combattre paraît lé- gitime, analyse Michel Pi- genet. Les affrontements phy- siques deviennent alors un mode d’expression. De plus, la lutte des classes qu’incar- nent le Parti Communiste et la CGT justifient la vio- lence. » Résultat, des mani- festations aux bilans extrê- mement lourds vont émailler toutes les années 50-60. 17 avril 1950 : un mouvement social à Brest, chez les dockers et ouvriers du bâti- ment, fait un1 mort par balles. 14 juillet 1953 : à Paris, des ouvriers algériens participent à une manifestation syndicale et brandissent le drapeau al- gérien. La police charge pour s’en emparer : sept tués par balles. De juin à septembre 1955, les métallos de Nantes et Saint-Nazaire en lutte jet- tent dess CRS jetés à l’eau. Les affrontements font un mort parmi les grévistes. Et la liste pourrait être beaucoup plus longue. Si la violence est alors constitutive de ce drôle de dialogue social, elle est paradoxalement mieux acceptées qu’aujourd’hui. Dans les villes de l’époque, (plus petites, tout le monde se connaîtt, et les quartiers populaires font souvent bloc
Autant d’interrogations qui, si elles peuvent sembler spé- cifiques à notre époque, se posaient déjà il y a un demi- siècle. Et de façon bien plus forte encore, tant les mou- vements de contestation po- pulaire étaient – et de très loin – plus virulents.
Perso, je fais demi-tour
Ensuite, la violence est beau- coup plus tolérée, fut-ce au prix de l’illégalité, quelles que soient les revendications et le groupe social concernés. Ainsi en est-il des manifes- tations poujadistes. Pierre Poujade réalise d’ailleurs son premier « coup d’éclat » en toute illégalité. Nous sommes
tation des artisans et com- merçants contre la fiscalité, et plus généralement, le reflet de leur inquiétude quant à leur avenir. « « Plus tard, en 1955, Poujade appellera à une grève des impôts, puis raflera de nombreux sièges dans les chambres de métiers, avant que le mouvement ne
aussi, l’illégalité et le rapport de force sont les mots d’ordre de ces manifestations, qui se matérialisent notamment par des barrages sur les routes. « Comme les poujadistes, les agriculteurs expriment les craintes de groupes sociaux en perte de vitesse, ainsi que le sentiment très fort d’aban-
chacun a sa cause, dans son coin. Résultat, un éclatement des mouvements. »
Comme aujourd’hui, les pro- testations sociales du milieu du siècle dernier trouvent leurs racines dans une crise politique et une crise de re- présentation. ÀA cette crise, si les Poujadistes n’apportent que peu de solutions, un groupe social important pro- pose, lui, comme les écolo- gistes d’aujourd’hui, une vraie alternative. Ce groupe social, c’est le monde ouvrier, principal « fournisseur » de manifestants. « Une véritable rupture entre le régime et le monde ouvrier apparaît en 1947 avec les grandes grèves, et surtout la manière dont elles sont réprimées. L’utili- sation de la violence par la police, l’envoi de l’armée dans les corons du Nord- Pas-de-Calais, sapent la lé- gitimité du pouvoir en place. Pour d’autres, à droite, le
« Dans les années 1950- 1960, la contestation émane principalement de trois foyers : le monde ouvrier, et dans une moindre mesure, les artisans et commerçants via le mouvement poujadiste, et enfin le monde paysan », énumère Michel Pigenet, pro- fesseur d’histoire contempo- raine à l’université Paris 1, spécialiste d’histoire du tra- vail et des mouvements so- ciaux, et co-directeur en 2012 avec Danielle Tartakowsky d’une Histoire des mouve- ments sociaux en France de- puis 1814.
14 juillet 1953, à Paris, des ouvriers algériens participent à une manifesta- tion syndicale : sept tués par balles.
ants.
Premier élément différenciant à l’époque, l’encadrement des contestations :. « Les or- ganisations syndicales sont plus puissantes, plus nom- breuses et ont une capacité d’encadrement plus impor- tante », explique l’historien.
en 1953 quand celui qui n’est se mue en un parti politique, don et d’incompréhension encore qu’un papetier de qui totalisera 11% des suf- des pouvoirs publics », ana- Saint-Céré, apprend qu’un frages aux élections de lyse l’historien. Et celui-ci contrôle fiscal va avoir lieu 1956 », rappelle Michel Pi- de poursuivre : « ÀA dans une commune voisine. genet. l’époque, les mouvements so- Il réunit alors des gros bras Autre groupe social protes- ciaux prennent très facilement de son entourage et barre tataire, les agriculteurs. 1953 de l’ampleur et de l’enver- l’accès aux fonctionnaires. sera marquée par de nom- gure, car ils parviennent à Le mouvement poujadiste est breuses manifestations pay- cristalliser beaucoup de mo- né, et l’homme devient le sannes, dans le Limousin et tifs de mécontentement. Au- porte-drapeau de la contes- dans le Midi viticole. Là jourd’hui, c’est très différent :
derrière les manifest. Dans les ruelles étroites, il n’est pas rare qu’on lance des projectiles sur les CRS... Une situation qui s’expliquait aussi par la proximité de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle la police ne s’était pas trouvée du bon côté. Ce qui devait la marquer d’une tâche indélébile.
4 DÉC. / JANV.
Oliver Faure

