Le verbatim… des fortunes de France de Challenges

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C’est un « marronnier » (en presse, un sujet récurrent) qui vaut chaque année au magazine Challenges de passer à près de 300 pages pour un tirage dopé : Les fortunes de France. En établissant le « classement 2021 des “500” », l’hebdo économique sait qu’il va s’attirer la curiosité des Français·es dont le revenu s’établit, selon l’Observatoire des inégalités, dans ces fourchettes : le seuil de la richesse commence au double du revenu médian de 1 735 euros, soit 3 470 euros par mois, après impôts, pour une personne seule. Et 7 287 euros par mois pour un couple avec deux enfants. Cinq millions de Français·es en font partie, soit 8,2 % de la population. Les « riches » sont aussi nombreux que les pauvres (8 % de la population vivent avec moins de 867 euros).

Mais ce que liste Challenges, ce sont des Français·es ultrariches qui dominent du reste les fortunes européennes : leur patrimoine atteint 354 milliards d’euros, devant l’Allemagne, 281 milliards. La Suède, à côté, avec ses 65 milliards empochés par ses ultrariches, fait figure de parent… pauvre. 350 milliards d’euros, c’est l’équivalent de ce que coûte la faim aux pays pauvres, le plan quinquennal chinois, le gaspillage alimentaire mondial ou encore le manque à gagner sous forme de pertes fiscales par an aux États du monde entier. Une paille. OM

Pour lutter contre la crise liée à la pandémie, les banques centrales ont injecté dans l’économie quantité d’argent frais, ce qui a provoqué une envolée de la Bourse et de l’immobilier. Au plus grand profit des ultrariches, dont la fortune a explosé. La fracture des inégalités, elle, s’est creusée. Le débat sur une surtaxation des riches pourrait s’enflammer lors de la présidentielle de 2022.

Une crise ? Quelle crise ? En un an, la covid-19 a précipité l’économie mondiale dans sa pire récession depuis la Seconde guerre mondiale, forçant l’arrêt de pans entiers de l’activité, agitant le spectre d’une explosion des faillites et du chômage, obligeant les États à s’endetter lourdement pour éviter l’effondrement. Les ultrariches, eux·elles, se sont enrichi·es comme jamais. Le classement planétaire des milliardaires, publié en avril par le magazine américain Forbes, bat tous ses records avec un nombre sans précédent de figurants, soit 2 755 (+ 32 %), dont la fortune cumulée a enflé au niveau stratosphérique de plus de 13 000 milliards de dollars (+ 64 %).

Au sommet de cette rich list trônent deux Français, seuls dans le Top-10 à défier les titans américains de la tech. Bernard Arnault (actionnaire du groupe Challenges) pointait au troisième rang mais, ces deux derniers mois, l’envolée du cours de LVMH lui a permis de doubler Elon Musk (Tesla) et même de déposséder par moments, selon les aléas de la Bourse, Jeff Bezos (Amazon) de son titre d’homme le plus riche du monde. En dixième position, Françoise Meyers Bettencourt, l’héritière de L’Oréal, est, quant à elle, la femme la plus riche du monde.

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Comment expliquer le sort si faste de la super élite des capitalistes ? C’est l’effet secondaire de l’injection massive de monnaie – 9 000 milliards de dollars –, créée par les banques centrales pour venir au secours des économies. « Ce déferlement d’argent frais a permis de financer les aides aux travailleurs, commerces et entreprises, frappés par la crise, analyse Patrick Artus, chef économiste de Natixis. Mais il s’est aussi déversé sur les marchés financiers, gorgés de cash à investir et qui se sont donc rués sur les actifs de qualité – les belles actions de la cote, les start-up, l’immobilier haut de gamme – pour le plus grand bénéfice de leurs propriétaires. »

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Profitant de l’avantageuse flat tax, les ultrafortunés se sont ainsi octroyé de généreux dividendes alors qu’ils les amassaient auparavant dans leurs holdings : 23 milliards ont été versés aux actionnaires individuels en 2018 et 26 milliards en 2019, contre 14 milliards en 2017, dont un tiers perçu par les 0,01 % les plus riches (3 800 foyers) […] Deux Français sur trois se montrent favorables à une surtaxation des riches. Et la réflexion sur le « monde d’après » a ravivé l’inventivité fiscale. Les 5 mai, une coalition réunissant les partis de gauche, des Insoumis au PS en passant par les Verts, a publié un socle commun de mesures dont la modernisation de l’ISF pour qu’il génère de 10 à 20 milliards de recettes (contre 5 milliards en 2017). Les ONG Oxfam, Greenpeace, Attac, les syndicats jusqu’à la réformiste CFDT réclament un retour de l’ISF en version musclée face aux « corona-profiteurs ». Marine Le Pen veut rétablir cet impôt totémique. Seule la droite LR s’appuie sur le ras-le-bol fiscal pour refuser d’augmenter tout impôt, dans la ligne du gouvernement.

Parmi les économistes, hormis le gourou des inégalités Thomas Piketty et ses proches, tels le Prix Nobel Esther Duflo ou Gabriel Zucman, la plupart écartent l’idée d’un impôt sur la fortune frappant fort dans une France déjà championne des prélèvements obligatoires, où les écarts de richesse restent moins marqués qu’ailleurs. Mais un large consensus s’esquisse sur l’idée de prélever au moins un « impôt covid » exceptionnel sur les hauts patrimoines ou revenus. Même Philippe Aghion, inspirateur de l’allègement de la taxation des revenus du capital, l’envisage à condition qu’il soit « effectivement provisoire » et que « au moins l’Allemagne l’adopte aussi ».

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En tout cas, « la contribution des riches sera un débat clé de l’élection présidentielle de 2022 », juge Jean Pisani-Ferry, architecte du programme économique de Macron en 2017. À l’heure de redresser les comptes, la question sera de savoir s’il faut une taxe exceptionnelle sur la richesse, un recul de l’âge de la retraite ou une baisse des dépenses publiques… » En attendant, chez les richissimes, le silence est d’or. Ils en ont vu d’autres. Et les chiffres attestent que, quelles que soient ses poussées de fièvre taxatrices, la France reste une terre prospère pour les milliardaires. Gaëlle Macke

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