Le verbatim de… Michel Aglietta

Temps de lecture constaté 3’40

Michel Aglietta est économiste, spécialiste des mécanismes de la finance moderne et théoricien de la monnaie.

Faut-il voir d’un bon œil la financiarisation de l’économie ? Si l’on analyse le phénomène par le prisme des inégalités… pas vraiment ! C’est en tout cas l’opinion de l’économiste français Michel Aglietta, ancien polytechnicien, qui dénonce dans un entretien pour l’Observatoire des inégalités les liens entre finance et inégalités.  

Michel Aglietta

Lorsque les intérêts financiers priment sur les intérêts industriels, c’est là qu’on parle de financiarisation de l’économie. Un schéma selon lequel les profits réalisés par les entreprises – permis notamment par l’engagement d’actionnaires au sein d’une société – ne sont pas forcément redistribués à l’entreprise elle-même et notamment ses salarié·es, mais davantage aux actionnaires, sous la forme de dividendes. Or, ces dividendes peuvent ne pas être réinvestis et donc échapper à l’économie réelle. Le constat s’intensifie en période de crise. Aux États-Unis par exemple : « Les années 2000, encadrées par deux crises financières, en apportent la preuve : lorsque la situation financière des entreprises se tend, la part du résultat net consacrée aux dividendes ou aux rachats d’actions est multipliée par cinq. En d’autres termes, même et surtout en situation de crise, des efforts considérables sont consentis pour la défense des intérêts des actionnaires », expliquent dans « L’entreprise et ses actionnaires » (2015) Pierre François, Claire Lemercier et Thomas Reverdy. Michel Aglietta, lui, affirme que la financiarisation de l’économie va de pair avec un accroissement des inégalités. GW

« La financiarisation de l’économie est un moteur des inégalités »

Être actionnaire, c’est avoir un droit de propriété sur l’entreprise. Ce qui donne aujourd’hui le vrai droit de propriété, c’est le capital, autrement dit la quantité d’actions détenues par l’actionnaire. Qui a droit de vote dans les assemblées générales des entreprises, qui influence le management ? Ce sont les investisseurs institutionnels (fonds de pension, fonds de placement, assurances, etc.), actionnaires majoritaires par ceux qui leur donnent mandat, capables de faire pression sur les conseils d’administration des entreprises pour infléchir les décisions stratégiques dans le sens de la priorité donnée à la maximisation du rendement des actions.

Dans ce mouvement de financiarisation de l’économie, leur pouvoir s’est accru. Ils ont introduit un nouveau principe de gestion qui fait de la valeur boursière des entreprises une dominante et de l’intérêt des actionnaires une priorité absolue. La valeur actionnariale des grandes entreprises est devenue un principe de gestion. En l’appliquant, l’entreprise va chercher le rendement maximum à court terme, la compression des coûts, l’augmentation des dividendes, les pratiques de rachat d’actions, etc. Le système de production ne s’intéresse plus qu’à une partie de la société, les propriétaires de capitaux, aux dépens des autres parties prenantes de l’entreprise : salariés, fournisseurs, sous-traitants, pouvoirs publics, etc.

Une telle appropriation privée des fruits de la croissance s’oppose au développement et à l’entretien des biens publics. Ce sont les services et les infrastructures tels que le logement, l’éducation, la santé, la sécurité, la protection sociale, les transports, l’emploi, etc., qui sont indispensables pour qu’une société soit stabilisée, car ils évitent les situations d’exclusion, atténuent les inégalités s’ils profitent vraiment à tous. Ils nous permettent de faire tenir ensemble la société, d’éviter sa fragmentation. En démocratie, c’est l’État souverain qui doit produire et entretenir ces biens publics. Mais dans les faits, il faut un équilibre des pouvoirs entre les forces sociales pour obtenir des services et infrastructures publics vraiment pour tous.

La question des inégalités, au-delà de la répartition des revenus, c’est avant tout celle de la structure des biens publics, donc de l’investissement de l’État. Or, justement, dans les pays où la financiarisation de l’économie a dominé dans les années 1980 à 2008, cette part de richesse consacrée à l’investissement public, qui permet d’aménager ou de faire fonctionner les biens communs, a souvent diminué de moitié. En France, dans les années 1980, la part de l’investissement public rapporté au produit intérieur brut était de 4 %. En 2018, elle n’est plus que de 2 %.

La répartition des revenus a suivi la même tendance que celle de l’investissement public. Le revenu moyen des ménages a augmenté jusqu’en 1980 et a stagné ensuite pendant trente ans, jusqu’en 2015. C’est net aux États-Unis, mais aussi en Europe, avec un décalage de dix ans, et c’est pire au Japon. Dans le même temps, les hauts revenus ont augmenté très fortement. Et le phénomène inégalitaire est encore plus fort avec les patrimoines.

Cette forme néolibérale du capitalisme a commencé aux États-Unis dans les années 1980, puis s’est étendue progressivement en Europe. Il y a eu, au cours des trente dernières années, une concentration accrue des richesses et donc une concentration du pouvoir des classes dominantes. Cette aggravation des inégalités est une menace sérieuse pour la démocratie.

Répondre

Saisissez votre commentaire
Saisissez votre nom ici

J’accepte les conditions et la politique de confidentialité

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.