Le verbatim… du rapport Tirole-Blanchard sur le changement climatique

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L’introduction du chapitre I, Face au changement climatique.

C’est le 23 juin que les présidents du Rapport sur les grands défis de la France à long terme, les économistes Jean Tirole (Prix Nobel) et Olivier Blanchard, au terme d’un an de travaux, ont remis leur document essentiel au Président Macron. Climat, inégalités, vieillissement de la population et après-crise sanitaire sont au cœur des recommandations de la vingtaine d’expert·es. Le premier volet titré Face au changement climatique respecte bien la hiérarchie des priorités. En voici l’extrait à connaître.

Chapitre I rédigé par Christian Gollier* et Mar Reguant**

Le changement climatique représente une menace existentielle. Il générera des coûts économiques considérables, mettra en danger les écosystèmes et la biodiversité, provoquera des troubles sociaux, entraînera des migrations à grande échelle, suscitera le ressentiment des pays à revenu faible ou intermédiaire et sera susceptible de déclencher des guerres ou d’autres formes de conflits. Il nous reste peu de temps pour agir. Malgré l’urgence de la situation, il subsiste un grand décalage entre les discours volontaristes accompagnés d’engagements à long terme et les actions concrètes des acteurs politiques. Près de trente ans après le Sommet de Rio, les émissions continuent d’augmenter, tandis que seuls 4 % de la R & D mondiale, publique et privée, sont consacrés aux technologies vertes, une proportion dérisoire au vu des enjeux. La transformation radicale et coûteuse de nos économies, nécessaire à la réalisation des objectifs fixés par l’Accord de Paris (Conférence des parties, COP21) ou au respect des engagements récents de certains pays figurant parmi les plus gros pollueurs et visant à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050 ou à 2060, reste à accomplir1. Or, plus nous attendons, plus la transition sera coûteuse et désorganisée. En France, la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC), feuille de route de la France pour lutter contre le changement climatique, définit une trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), déclinée jusqu’en 2033 dans des budgets carbone sectoriels. Ceux-ci ne sont pas contraignants : ils sont indicatifs et réévalués en fonction des dépassements constatés.

Heureusement, il y a également de bonnes nouvelles. Malgré le budget relativement faible consacré à la R & D, certaines technologies telles que le solaire, l’éolien, le stockage de l’électricité2, l’éclairage LED, les véhicules électriques ou les substituts aux protéines animales ont progressé plus rapidement que prévu. Par ailleurs de nombreuses entreprises ont pris conscience du fait que leurs actifs liés aux combustibles fossiles risquent de devenir des actifs sans valeur (« échoués »), et la capacité d’innovation du secteur privé ne cesse de se développer. Des avancées majeures dans les technologies vertes se produiront lorsque le budget de R & D qui leur sera alloué augmentera et que des signaux-prix clairs contre les émissions de GES seront émis à l’échelle mondiale.

Autre bonne nouvelle : la prise de conscience écologique s’est accélérée dans la société. Ainsi, plus de 90 % des Français pensent aujourd’hui que le réchauffement climatique est d’origine anthropique et qu’il peut par conséquent être maîtrisé. Dès lors, il appartient à notre commission et à toutes les initiatives similaires de proposer des solutions visant à réduire le fossé entre les discours et les actes, ainsi que d’assurer l’acceptabilité politique de mesures onéreuses tout en veillant à ce que leur coût reste aussi bas que possible.

Malgré la gravité de la situation, nous sommes convaincus qu’il est possible d’agir, en combinant plusieurs approches. Si elles sont mises en œuvre rapidement, les solutions que nous proposons permettront de lutter contre le changement climatique à un coût économique et sociétal moindre. Pour cela, et comme le souligne le Chapitre I, il faudra se montrer sélectifs, car les propositions de mesures écologiques sont nombreuses. Nous avons essayé dans ce rapport de prendre position quant à leur efficacité et de faire le tri entre les bonnes et les mauvaises idées.

Pour résumer, nous pensons que :

  • La tarification du carbone est une mesure indispensable. Nous décrivons ce que la France et l’Union européenne font dans ce domaine et exposons en détail les améliorations possibles.
  • Soutenir la R & D est essentiel. Un prix du carbone peu élevé contribue non seulement à des émissions importantes, mais porte également préjudice à l’effort de R & D. Toutefois, même si la tarification du carbone se généralise et son prix augmente, la R & D verte risque d’être insuffisante. Ainsi, nous appelons à une hausse du budget consacré aux efforts de recherche. Par ailleurs, pour obtenir des résultats, il faut dépenser cet argent correctement : nous exposons des méthodes pour y parvenir.
  • Les normes, les interdictions ou encore les subventions ciblées peuvent être efficaces. Cependant, ces mesures ont souvent été incohérentes par le passé et leur mise en œuvre est délicate. Des améliorations sont possibles, comme nous nous attachons à le montrer.
  • L’indemnisation à l’échelle nationale et internationale est essentielle à l’acceptabilité des mesures efficaces.
  • Par elles-mêmes, les émissions de la France n’auront quasiment aucune incidence sur l’évolution du changement climatique. Cependant, la France et l’Union européenne peuvent montrer la voie, piloter la négociation d’accords internationaux et défendre la nécessité de financer les actions climatiques dans les pays en développement. Il est important de rappeler que chaque tonne de CO2 émise en Chine, en Inde, en Russie, au Pakistan, aux États-Unis ou ailleurs occasionne le même coût à l’humanité qu’une tonne émise en France.

* Christian Gollier est professeur et directeur général de l’École d’économie de Toulouse (TSE).

** Mar Reguant est professeure d’économie à l’université de Northwestern, Illinois.

Notes

1 Changement de nos modes d’agriculture et de consommation, élimination des énergies fossiles dans les domaines de la mobilité (voitures, camions, avions) et de l’industrie ainsi que dans nos milieux de vie, rénovation des bâtiments mal isolés, utilisation de compteurs intelligents modulant les prix en fonction du moment en vue de rationaliser notre consommation d’énergie pour un niveau de confort donné, redéfinition écologique de l’aménagement urbain et de l’utilisation des terres, préparation à l’électrification de l’économie ou encore augmentation considérable des investissements dans la recherche et développement verte.

2 Le stockage de l’électricité, complément nécessaire à ces productions intermittentes, comprend les batteries, les centrales hydroélectriques d’accumulation par pompage, l’air comprimé et l’hydrogène vert (produit par électrolyse à partir d’énergie sans émissions) ou bleu (gazéification, plus si possible captage et stockage du carbone).

Le rapport intégral

Ce qu’en dit Les Échos (23 juin)

Mais que va faire le président d’un tel rapport ? La date de sa publication, entre les deux tours des élections régionales, n’incite pas à l’optimisme. Une chose est sûre, cette « boîte à outils » n’a pas vocation à être utilisée tout de suite.

Ce qu’en dit Mediapart (25 juin)

Le rapport sur les « grands défis économiques » remis à Emmanuel Macron, rédigé par un aréopage d’économistes et coordonné par Olivier Blanchard et Jean Tirole, est une somme de vieilles recettes néolibérales sans originalité ni créativité. Un avant-goût du programme du président de la République pour 2022.

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