Le verbatim de… Stéphane Paoli

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L’ancien « penseur » de France Inter signe un livre pétillant qui s’en va prendre 15 thématiques pour en tirer « ce qui vient ».

Les seniors se souviendront de la voix de Stéphane Paoli, sur France Inter, de Questions directes à Agora, en passant par 3D, le journal et les journaux du week-end. Retiré des ondes depuis 2016, il nous gratifie d’un livre où se silhouette le monde de demain, Ce qui vient, aux éditions des Liens qui libèrent (LLL). Il y navigue au milieu de ses rencontres, passées et actuelles, pour laisser se dessiner des avenirs au gré d’une quinzaine de thématiques. Parmi lesquelles l’économie, dont il est difficile de tirer le Verbatim du jour tellement chaque phrase est signifiante.

Tout commence par la rencontre de notre confrère avec Marie-Laure Salles-Djelic, directrice de l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève.

Cette sociologue de l’université Harvard a, écrit Stéphane Paoli, « enseigné le management à l’Essec, la sociologie et les sciences politiques à Sciences Po et obtenu de l’Association américaine de sociologie le prix Max Weber du meilleur essai sur la sociologie des organisations ».

Marie-Laure Salles-Djelic travaille entre autres sur la « généalogie conceptuelle », qui consiste à « remonter jusqu’à la racine des mots pour en saisir le sens premier et mesurer ensuite comment les idées et les concepts s’en arrangent en pratiquant les aménagements de signification qui leur conviennent ».

Et Stéphane de partir sur le mot responsabilité qui puise dans un lointain passé, quand, au XVIe siècle, « en Angleterre et en France, les pouvoirs royaux avaient assigné aux corporations le rôle de servir les intérêts du collectif national, construction de routes et de canaux », en contrepartie de quoi lesdites corporations bénéficiaient du monopole et… d’un concept nouveau, celui de responsabilité limitée, protectrice des biens des parties prenantes.

La création du libéralisme et du néolibéralisme
Or cette limitation de la responsabilité ne fut octroyée qu’aux corporations, devenues des compagnies, et non aux coopératives… d’ouvriers.

« Responsabilité », mot savant issu du latin responsum – se porter garant (1304) –, puis de l’anglais responsibility (1733), dérivé de responsible, était depuis longtemps sorti d’usage lorsqu’il est passé dans le langage politique et dans celui de la presse écrite avec pour sens : obligation de répondre de ses actes (1788). Mais, chemin faisant, en compagnie de Marie-Laure Salles-Djelic, il est apparu par la généalogie conceptuelle que responsabilité limitée a fini par aboutir à irresponsabilité illimitée.

À partir de 1865, « toute société anonyme (SA) fut couplée à la responsabilité limitée. Or la SA a trois caractéristiques principales. La première est qu’elle n’appartient à personne, ses actionnaires multiples peuvent être inconnus. Elle profite de ce fait d’une très grande fluidité. La deuxième est relative à la responsabilité limitée. Si l’entreprise fait faillite à cause d’un quelconque accident de parcours, il n’est pas possible de se retourner contre les actionnaires au-delà du montant de la valeur de leurs actions, même si les conséquences de l’accident dépassent financièrement de beaucoup la valeur des actions. […] La troisième caractéristique remonte à une décision de la Cour suprême américaine de 1886 […] qui attribue à l’entreprise, personne artificielle, les mêmes droits qu’à une personne physique […] « Finalement, dit Marie-Laure Salles-Djelic, les corporations sont les premiers êtres transhumains, éternels au-delà des actionnaires du moment, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs qu’une personne physique, mais disposant d’un système immunitaire imbattable, la responsabilité limitée. L’aubaine en valant la peine, tout le monde a imité les Anglais. Un Frankenstein du business est né. »

En affirmant que « le libéralisme et le néolibéralisme sont des idéologies », Marie-Laure Salles-Djelic, augure de la question posée par le Fonds monétaire international : « Est-ce bien cela que nous voulons pour le monde ? »

Ce qui vient, enchaîne Stéphane Paoli, plus efficace que le thème des inégalités pour concerner la société planétaire, est la menace environnementale et sa dimension générationnelle. Le changement de paradigme doit être le fait de la jeunesse pour un retour au commun et à sa construction sociale contre l’individualisme, à la solidarité entre les âges, à l’ouverture du marché à des modes d’échanges nouveaux, à la réinscription de la nature dans la vie quotidienne. La végétalisation des villes a déjà commencé, les fermes urbaines apparaissent sur les toits des immeubles, la propulsion électrique reprogramme la production automobile mondiale. Le changement est à l’œuvre.

Tout au long du chapitre Économie, le journaliste égrène ainsi des paragraphes qui exposent « ce qui vient ». En évoquant la « Nuit des idées et de la philosophie » organisée le 1er février 2020 par l’ambassade de France aux États-Unis dont Esther Duflo, la Française lauréate en 2019 du Prix Nobel d’économie était l’invitée, Stéphane Paoli écrit :

Sa première leçon avait été pour dire que les humains sont « bien moins sensibles aux incitations financières que le supposent les économistes. Ce qu’ils recherchent, ce sont des connexions sociales et une raison de vivre ».

Elle avait dit à propos des politiques sociales de la période victorienne anglaise, que l’Angleterre « considérait que les personnes ayant besoin d’être aidées étaient responsables de leur situation. C’est sur cet argument de la responsabilité des assistés, qui en réalité subissaient les contraintes du système, que les théoriciens de la Société du Mont-Pèlerin* avaient assis leur scénario néolibéral.

La conclusion d’Esther Duflo au soir de ce 1er février 2020 avait résonné avec les mises en garde prononcées à Davos. L’homme, avait-elle insisté, n’est pas qu’economicus et n’aspire pas immédiatement à son intérêt financier. Ses idées sont moins arrêtées que ne le disent les économistes, il est donc capable de changer : « Sa corde sensible est sa dignité ». C’est sur ce mot de dignité que la soirée s’était terminée après une ultime recommandation, celle d’éviter l’humiliation ».

Difficile de ne pas évoquer certains gilets jaunes…

OM

Stéphane Paoli

Les extraits sont tirés de Ce qui vient, de Stéphane Paoli, aux éditions des liens qui Libèrent.

* La réunion, en 1947, à l’initiative de l’économiste autrichien Friedrich Hayek, d’économistes, d’intellectuels, de journalistes, sorte de Davos avant la lettre soutenu par de grandes entreprises.

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