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Olivier Doolaeghe, dirigeant et co-fondateur de Nooz Optics, marque de lunettes lancée en 2015

En France, 83 % des entreprises sont familiales. Si entreprendre en famille semble constituer un atout, la transmission intrafamiliale peine parfois à aboutir.

Thierry Renard, co-fondateur de Ritchee, cabinet spécialisé dans la gestion de patrimoine

À Audencia Business School, on s’apprête – dès la rentrée 2021 – à accueillir la première promotion du mastère spécialisé Entrepreneuriat Familial et Croissance Durable ». En parallèle, alors que la série française Family Business fait un carton, son producteur, Igor Gotesman a déjà annoncé l’arrivée d’une troisième saison. Éducation ou culture, les entreprises familiales ont toujours la cote ! Au point que plus de 80 % des entreprises en France s’apparentent à des entreprises familiales, des PME aux success stories comme Carrefour, LVMH ou L’Oréal. Zoom sur les spécificités d’entreprendre en famille en compagnie d’Olivier Doolaeghe, dirigeant et co-fondateur de Nooz Optics, qui travaille au quotidien avec ses deux enfants, et Thierry Renard, expert en gestion de patrimoine – à la tête du cabinet Ritchee depuis 2019 – et qui durant sa carrière, a suivi de près nombre d’entreprises familiales.

Alors qu’il avait lui-même repris l’entreprise de textile de ses parents dans le bassin grenoblois, Olivier Doolaeghe se reconvertit dans l’optique. Naît alors Nooz Optics, une aventure qu’il partage avec ses deux fils – Alex, l’aîné, arrivé dans l’entreprise il y a cinq ans, et Antoine, intégré plus récemment. « Tout cela s’est mis en place très naturellement, autour de discussions familiales, Alex dispose d’un savoir-faire numérique qui m’était assez étranger, Antoine a plus de compétences en informatique, et notamment en code, nous sommes finalement très complémentaires », raconte Olivier Doolaeghe.

« Les choses se disent plus facilement »
Entreprendre en famille, c’est avant tout un projet. Avec un horizon de très long terme – puisque l’entreprise tend à être transmise de génération en génération. Un constat partagé par Thierry Renard, co-fondateur du cabinet en gestion de patrimoine Ritchee : « Entreprendre en famille relève d’un projet collectif, c’est un engagement fort des membres d’une même famille qui se dirigent dans la même direction […] Ce même engagement familial qui, à mon sens, contribue à la réussite d’une entreprise », détaille l’expert en gestion de patrimoine. Mais pour atteindre un même objectif, essentiel de s’accorder sur les moyens d’y parvenir… d’où la nécessité de communiquer. Et de parler franchement ! « On se dit les choses plus facilement, quand quelque chose ne fonctionne pas, on se le dit, on n’hésite pas, et je pense que cette facilité de communication découle de notre parfaite connaissance des uns et des autres », illustre l’entrepreneur Olivier Doolaeghe. Même son de cloche du côté de Thierry Renard, qui insiste aussi sur cette « confiance mutuelle propre à la famille » où tout peut se dire. Mais tout se dire comment ? Car sur le papier, notre expert précise que la hiérarchie suit souvent « l’arbre généalogique », ce qui conduit à une acceptation sans doute plus aisée des rapports hiérarchiques au sein même de l’entreprise. Un père qui encadre les enfants par exemple. Vrai du côté de Nooz Optics ? « En théorie oui, il y a toujours un peu de hiérarchie – d’abord formellement parce qu’on a une direction générale – mais dans les faits, on ne ressent pas ce sentiment de hiérarchie, nous avons chacun nos spécialités bien définies avec mes fils […] Après, si des arbitrages doivent être faits en cas de désaccords par exemple – et c’est très rare – alors je m’y attelle », explique Olivier Doolaeghe.

Gare à ce que ces avantages – propres aux entreprises familiales – ne se transforment pas en inconvénients. Entreprendre en famille, c’est prendre le risque d’amincir voire d’invisibiliser totalement la frontière entre vie personnelle et vie professionnelle. Olivier Doolaeghe le sait, « on ne lâche jamais le manche ! […] La plupart de nos discussions – y compris lors de nos repas familiaux – tournent autour du travail et de l’entreprise, on a du mal à décrocher, mais cela représente une passion pour nous », Thierry Renard en a vu des entreprises familiales où le perso primait sur le pro…  entre autres, « une entreprise qui préfère nommer un enfant à un poste au sein de la société sans forcément en lien avec ses compétences pour éviter un problème personnel et donc familial plus fort », illustre-t-il. Des tensions peuvent survenir, d’autant plus que les entreprises familiales ont moins souvent recours à ce formalisme et ce lissage de la communication, sans doute plus présente au sein d’entreprises non familiales. Une proximité qui peut agacer les employé·es externes au noyau familial de l’entreprise, Olivier Doolaeghe le concède : « On constituait au départ un binôme très proche avec mon fils aîné Alex, trop peut-être puisqu’on ne faisait pas assez participer l’ensemble des personnes (une quinzaine de collaborateur·rices désormais, ndlr), depuis, la situation s’est améliorée et le management y est plus participatif », détaille le dirigeant de Nooz Optics.

Et la succession dans tout ça ?
Si 83 % des entreprises françaises se révèlent familiales, à peine plus de 10 % d’entre elles bénéficient d’une transmission intrafamiliale… un chiffre bien en dessous de ce que l’on peut observer chez nos voisins européens – presque 80 % en Italie et 65 % en Allemagne*. La faute notamment à un ressort fiscal, « les pouvoirs publics français n’ont pas pris conscience d’un schéma de transmission plus adapté », pointe Thierry Renard. Qui parle d’un abattement fiscal parents-enfants, en France, de 100 000 euros… c’est 400 000 euros en Allemagne, par exemple. Alors oui, le pacte Dutreil existe – et c’est une bonne chose selon notre spécialiste en gestion de patrimoine – s’il permet de bénéficier d’un abattement de 75 % sur la valeur de l’entreprise transmise, le dispositif reste trop peu lisible, trop complexe. Bref difficile à comprendre si vous n’êtes pas accompagné·e d’un « avocat fiscaliste ». « Pléthore de chef·fes d’entreprise rencontré·es avaient un niveau d’informations, sur ces sujets liées à la transmission, très faible », remarque Thierry Renard. À Nooz Optics, Olivier Doolaeghe s’y voit à vie et songe déjà piano-piano à la transmission de l’entreprise. « C’est l’objectif », confie-t-il, « transmettre à l’avenir l’entreprise à mes enfants ».

Geoffrey Wetzel

*Selon une étude 2017 Edhec Family Business center

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