Ikea France, l’heure du procès

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En 2012, un syndicat dénonçait un système « d’espionnage organisé » au sein de la filiale française d’Ikea.

Neuf ans après, voilà venu le temps du procès. Ikea France, le géant du meuble en kit, comparaît depuis ce lundi 22 mars devant le tribunal correctionnel de Versailles. Pour un scandale qui a pris une grande ampleur en février 2012 : l’Union départementale des syndicats confédérés Force Ouvrière de la Seine-Saint-Denis (UD FO 93) dépose plainte contre la société Meubles Ikea France SAS et dénonce un « système d’espionnage organisé » de la part de la filiale française de l’entreprise suédoise qui viserait des salarié·es et des client·es. Explications.

« Violation du secret professionnel », « collecte de données à caractère personnel par un moyen frauduleux, déloyal ou illicite », « détournement de la finalité d’un traitement de données à caractère personnel », « divulgation illégale volontaire de données à caractère personnel nuisibles » et « recel habituel de délits », un vrai bourbier dans lequel se trouvent non seulement la filiale française d’Ikea, accusée en tant que personne morale, mais aussi une dizaine d’autres acteurs comme les dirigeants et collaborateurs d’Ikea, des fonctionnaires de police et des enquêteurs privés. Un système de flicage organisé, dénoncé en 2012 par UD FO 93, des mails auraient été découverts, « extrêmement parlants », d’après Me Mounir Bourhaba, avocat du syndicat. « Merci de me dire si antécédents svp concernant cette personne a priori déjà connue pour vol », pouvait-on lire entre des dirigeants de l’entreprise dont l’un, le directeur du département « gestion du risque » sollicitait un enquêteur privé en vue d’un feedback sur le casier de certains salarié·es ou candidat·es à l’embauche. Des informations tirées du Système de traitement des infractions constatées, soit le fichier « Stic ».

Ikea France encoure une amende de 3,75 millions d’euros
Une affaire qui bouscule en interne les relations entre les multiples dirigeant·es et responsables d’Ikea. L’ex-directeur de la gestion des risques d’Ikea France, qui envoyait donc des listes qui précisaient les individus à surveiller de près, affirme que c’est la direction même d’Ikea France qui avait « mis en place ce système ». Un constat nié par les dirigeant·es. L’ex-directeur administratif et financier, par exemple, n’aurait « jamais entendu parler de ces recherches d’antécédents ». Pour Me David Verdier, « il est impossible que les dirigeants n’aient rien su. Ne serait-ce que parce que ces recherches étaient devenues quasi industrielles. Elles ont fini par concerner des centaines de salariés, ce qui a abouti à des factures très importantes, représentant cumulativement entre 500 000 et 600 000 euros », scande l’avocat ! Impossible, en raison notamment de la méthode des « quatre yeux » pratiquée au sein de l’entreprise, c’est-à-dire qu’au moins deux membres de la direction doivent signer les factures au-delà d’un certain montant…

Les prévenus encourent d’un à dix ans d’emprisonnement et s’exposent à des amendes : jusqu’à 375 000 euros ! Pour la personne morale d’Ikea France, c’est une amende d’un montant de 3,75 millions d’euros à laquelle se risque la filiale française. Qui n’avait pas manqué d’entamer son mea culpa, « il y a à l’évidence eu des dysfonctionnements », lâchait la branche française du spécialiste du meuble en kit, qui avait présenté « publiquement ses excuses », mais qui déplore toujours « un système d’espionnage généralisé au sein de l’entreprise pendant la période de prévention ».

Pas un cas isolé
Aujourd’hui, c’est Ikea France qui se retrouve sous le feu des projecteurs, mais il ne s’apparente en rien à un cas isolé. Souvenez-vous de cette petite entreprise de traduction parisienne, condamnée par la Cnil en juin 2019, et qui a dû se défaire d’une amende de 20 000 euros en raison d’un système de vidéo-surveillance intrusif. Pour rappel, la société en question filmait « à leur poste de travail sans interruption » les six traducteur·rices et donc salarié·es de l’entreprise. Idem en 2008 et 2009 où Lidl, le discounter allemand, multipliait les actes de malveillance : installation de caméras miniatures, embauche de détectives privés ou encore collecte d’informations sur la santé des salarié·es ! Le groupe reconnait, s’excuse et accepte de payer les amendes en Allemagne. Depuis, Lidl s’en est clairement relevé…

Le procès qui a débuté ce lundi 22 mars s’étalera jusqu’au 1er avril. En face des prévenus, 74 parties civiles seront présentes, dont plusieurs syndicats : « Mes clients, choqués par cette intrusion dans leur vie privée, veulent être sûrs que ce système de flicage des salariés – au sens propre d’ailleurs puisque des policiers peu scrupuleux ont collaboré aux enquêtes illégales – ne se reproduira pas », souligne Me Verdier. L’issue du procès pourrait refroidir d’autres entreprises qui songeraient à ce type de pratiques, totalement inadmissibles et liberticides. GW

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