« Annuler la dette publique n’est pas possible ! », défend Pierre Gruson, professeur à Kedge BS

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Pierre Gruson

Pierre Gruson est professeur de finance de marché à Kedge Business School. Auteur de nombreux manuels, il se pose depuis quelques années la question du financement des dettes publiques et leur devenir.

La dette mondiale a atteint un pic historique en 2020, alerte le FMI, « proche de 100 % du PIB ». La France – a fortiori – affiche un niveau d’endettement public qui a de quoi donner le tournis. Fin 2020, la dette publique française avoisinait les 120 % du PIB. Favorisée par le « quoi qu’il en coûte » du Président de la République Emmanuel Macron. Résultat, division chez les économistes entre celles et ceux qui prônent l’annulation pure et simple de la dette publique et le camp opposé qui n’y croit pas. Entretien avec Pierre Gruson, très réticent à l’hypothèse d’annulation de la dette publique.

La dette publique française grimpe, encore et encore… Comment se situe-t-on par rapport à d’autres crises dans l’histoire ? Cette dette revêt-elle vraiment un caractère inédit ?
En France, structurellement, on n’a jamais connu une situation pareille. Mais bien entendu, voilà quelques années que l’on a essoré tout le potentiel d’endettement. La dette publique a fortement augmenté sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing notamment à cause des deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. Si l’on remonte dans l’histoire, on a tout de même vécu des épisodes similaires mais ponctuels. Au sortir des guerres napoléoniennes par exemple, la France – tout comme l’Angleterre – avait dépensé des sommes folles, la dette en Grande-Bretagne atteignait 200 % du PIB,  mais elle était liée à l’effort de guerre. D’où le caractère inédit du niveau de dette publique aujourd’hui… en temps de paix ! La situation actuelle apparaît forcément plus inquiétante puisque l’on sait qu’on aura du mal à se défaire de ces niveaux d’endettement… sans compter que sur le plan de la pression fiscale, on est presque au maximum tolérable partout !

En outre, il ne s’agit pas de pointer du doigt la politique du présent menée par l’État. Qui a essayé – via des dépenses budgétaires – de pallier la perte de richesses, la perte de production. Est-ce que l’on aurait pu faire moins ? je ne crois pas. C’était nécessaire. Bien sûr, on ne peut pas nier les ravages de la crise, on a coutume de dire « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts »… mais d’un côté « seuls les survivants peuvent témoigner » !

Pourquoi êtes-vous contre l’annulation de la dette publique ?
Je ne crois pas que l’annulation de la dette publique soit possible. Car qui détient la dette ? En partie les banques, les compagnies d’assurance, les gestionnaires d’actifs… Si, demain, vous leur dites qu’on annule brutalement la dette publique, eh bien vous allez mettre en faillite ces banques et ces assurances ! Car oui, la dette publique est détenue pour un quart par des investisseurs institutionnels. Certain·es économistes vous diront alors : on pourrait annuler une partie de la dette publique, celle détenue par les banques centrales. Mais tout est question de confiance. Si vous annulez à un moment donné pour les banques centrales, qui vous dit que vous n’allez pas faire de même pour le reste des détenteurs ? Selon la théorie économique, cette création importante et spontanée de monnaie a toute chance de créer des déséquilibres durables, dont l’inflation. « Il n’y a pas de repas gratuit. »

Et puis, les États s’endettent à taux zéro, c’est incroyable ! L’argent est gratuit, il faut en profiter, les taux d’intérêts se révèlent ridiculement bas. Or, avec une annulation, les nouveaux emprunts proposeront forcément des taux d’intérêts plus élevés. Enfin, évidemment, si on n’annule pas la dette, il faudra la rembourser. Il faut penser à long terme, reporter la dette. Sans doute préférable de repousser, au risque de faire subir le poids de la dette aux générations futures, plutôt qu’une dette intenable qui aurait des conséquences plus graves. Il n’y a pas de fatalité, les choses peuvent s’inverser. Reporter, c’est aussi agir avec plus de sérénité.

Le débat sur l’annulation de la dette publique est-il spécifiquement français ?
Non, le débat s’érige partout. Ce n’est plus un tabou ! Et la question de la dette publique se pose aussi chez les économistes orthodoxes*, qui se disent pourquoi ne pas faire table rase ? Tous les pays aussi sont concernés. Toutefois, aucun n’a pris le risque d’aller jusqu’au bout, d’annuler sa dette. Sauf peut-être l’Argentine. Non, les seuls pour qui le débat sur l’annulation de la dette pose problème, ce sont les responsables politiques. Pour qui il est très difficile de se prononcer, ce serait prendre le risque de se saborder. Mais encore une fois, le débat sur l’annulation se retrouve partout, notamment parce que beaucoup de pays font face à un niveau d’endettement très élevé. Ce qui peut soit nous rassurer dans le sens où on ne fait pas pire que les autres. Ou nous inquiéter car les États commencent – et de plus en plus – à entrer en compétition quand ils ont besoin de lever des capitaux.

Propos recueillis par Geoffrey Wetzel

* En économie, les orthodoxes, plus libéraux et convaincus que la régulation par les marchés fonctionne assez bien, s’opposent aux hétérodoxes.

 

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