Lettre aux enseignant·es, en première ligne pour défendre les valeurs de la République

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L’instruction civique n’a rien d’une « foi » en la République.

The Conversation France a confié à Charles Hadji, professeur honoraire en sciences de l’éducation de l’université Grenoble Alpes (UGA), le soin de composer une lettre sensible à destination de tous les « enseignant·es de la République ».

Professeur d’histoire-géographie à Conflans-Sainte-Honorine, Samuel Paty a été assassiné à la sortie de son collège vendredi 16 octobre 2020, quelques jours après avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression.

Je ne le connaissais pas personnellement. Mais je voudrais dire ici combien sa mort horrible met en lumière la grandeur du combat dont les enseignant·es sont aujourd’hui, plus que jamais, les hussards.

En tant que professeur d’histoire, il lui appartenait d’assurer un enseignement moral et civique (EMC) poursuivant trois finalités, précisées par le Bulletin officiel n° 30 du 26-7-2018 de l’Éducation nationale :

  • respecter autrui,
  • acquérir et partager les valeurs de la République,
  • construire une culture civique.

Avant la mise en place de ce nouvel enseignement en 2015, certains avaient exprimé des interrogations sur son bien-fondé : était-on bien là dans le domaine du savoir, propre à l’école ? N’enseigne-t-on pas une foi en la République qui ne vaudrait ni plus ni moins que la foi en Dieu, Allah, ou L’Éternel, ou tout autre Absolu ?

Précisément, la République n’enseigne pas une foi particulière. Les valeurs de la République, qu’expriment ses lois, sont d’un ordre autre que celui des convictions religieuses. Elles rendent possible, et organisent, la vie en société, en assurant à chacun la totale liberté de vivre sa foi, à condition simplement de respecter celle des autres, et aussi le choix de ceux qui ne vivent aucune foi particulière.

Samuel Paty représentait cette loi républicaine, pour qui la foi est une possibilité (à défendre), non une obligation (à imposer). Il voulait en faire saisir le sens et la pertinence. Il voulait faire comprendre que la foi ne peut avoir la prétention de museler la liberté de penser.

C’en était trop pour le fanatique qui l’a abattu sauvagement.

Parler pour progresser dans le savoir
Ne pourrait-on lui reprocher de n’avoir pas respecté son devoir de réserve en tant que fonctionnaire ? Ne pourrait-on pas estimer qu’il a pris parti, en utilisant un contenu à même de choquer certaines sensibilités religieuses ? La liberté d’expression exercée dans le cadre de son enseignement n’est-elle pas venue heurter de plein fouet la possibilité qui devrait être offerte aux élèves, et à leurs parents, d’avoir et d’exprimer librement certaines convictions religieuses ?

La réponse est non, sans équivoque, car il a fait ce que tout professeur doit faire. Certes, comme l’a souligné Spinoza, « personne ne peut renoncer à la liberté de juger et d’opiner comme il veut ». « Dans un État libre il est loisible à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense » (Traité théologico-politique).

Mais, d’une part, cela ne donne nullement le « droit d’agir de son propre décret ». Pour les actes, c’est la loi républicaine qui prévaut, et s’impose à tous, fussent-ils les serviteurs les plus zélés de la religion la plus respectable. D’autre part, cette liberté vaut pour l’expression de ses opinions. Or, ce qui fonde la parole du professeur, et ce qu’il enseigne, n’est pas de l’ordre de l’opinion, mais du savoir. Ici, la parole n’est bonne que si elle permet de progresser dans la connaissance.

Ce qui légitime la parole professorale est sa capacité d’aider les élèves à construire des savoirs qui seront au service de leur liberté de penser, en les élevant au-dessus de la simple opinion.

C’est cette liberté de penser, qu’il appartient aux enseignants de la République de promouvoir et de défendre, que l’on a voulu tuer en assassinant Samuel Paty.

Virus de la haine
On pouvait se demander si le coronavirus n’allait pas faire disparaître, à tout jamais, les jours heureux. La mort de Samuel Paty nous montre que l’humanité doit faire face à un virus encore plus destructeur, celui de la haine. Pour Spinoza (Éthique), la haine « ne peut jamais être bonne ». Elle n’est qu’une tristesse, qui marque le passage à une moindre perfection. Elle doit être « vaincue par l’amour (ou générosité) et non compensée par une haine réciproque ».

Pourquoi faudrait-il éprouver de la haine pour ceux qui ne partagent pas notre foi ? Dans le fond, c’est la générosité de l’enseignant que haïssait son assassin. Il était la démonstration vivante du fait qu’un professeur n’a pas pour tâche de convertir des adolescents à ses propres opinions, mais de les accompagner dans la construction de leur liberté de penser.

Car, si un enseignant doit aimer ses élèves, c’est en tant qu’ils·elles sont des personnes humaines capables d’élaborer une pensée libre, et, à cet égard, absolument dignes de respect.

De la difficulté d’être professeur·e aujourd’hui
La violence de cet assassinat montre quelles sont l’importance essentielle et l’immense difficulté de l’exercice du métier de professeur·e aujourd’hui.

Importance essentielle, car il s’agit d’accompagner tous les enfants de la République sur le chemin du savoir, gage et moyen d’une vraie liberté de penser.

Immense difficulté, car ce travail se heurte aux obscurantismes, aux sectarismes et aux fanatismes les plus réducteurs, à l’heure où la foi court le risque d’étouffer le doute et où la barbarie pourrait se croire plus forte que l’humanisme.

Mais la mort de Samuel Paty signifie aussi la défaite de la haine. Car si, comme l’écrivait Alain, « le printemps a toujours le même hiver à vaincre », la dureté de l’hiver n’est pas de taille à empêcher le printemps d’advenir.

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