Tribune libre/Un économiste voudrait jeter Renault avec l’eau du coronavirus

Georges Nurdin, consultant et écrivain, a publié sa chronique dans Capital.

Georges Nurdin

Pour l’analyste*, il ne faudrait pas forcément sauver le soldat Renault, aux dépens du contribuable.

« Renault joue sa survie… » Rien que ça… Avec une telle entame, une telle « bande-annonce », la suite ne peut laisser place à aucune imagination. C’est du péremptoire, c’est du « lourd » : il faut sauver le soldat Renault ! coûte que coûte ! On se croirait dans un mauvais film des années 1950, un « John Wayne » qui aurait mal vieilli ou, pire, un « sous-Rambo », version « retour vers l’enfer », sans l’avantage des biceps ni de l’humour de Sylvester Stallone. Pourquoi « retour » ? Parce que ce n’est pas une « première »

L’État, c’est-à-dire le contribuable et ses enfants, voire ses petits-enfants, « sauve » Renault très régulièrement. En moyenne une fois tous les douze ans depuis la fin des années 1980. C’est dire si le scénario est éculé. Aucun suspens, aucune imagination. Il faut donc « sauver Renault » puisque c’est dans le script. Et si on imaginait une autre histoire ? Après tout, on peut penser que le contribuable soit lassé du même « scénar » servi et resservi ad nauseam. Après tout, certains ont même entendu parler d’un « nouveau monde », et même d’un « monde d’après », si, si. D’abord examinons les faits.

Renault n’est pas une entreprise « stratégique »
C’est « simplement » une entreprise qui produit et commercialise des véhicules pour Monsieur et Madame Toulemonde… Tout comme des dizaines d’autres sur la planète. Ce n’est pas non plus une entreprise particulièrement engagée dans les missions stratégiques de la France, au sens régalien, qui relèvent de la compétence du seul État. Au contraire, Renault s’est même débarrassé du militaire au cours de ces dernières années pour céder l’ensemble de ses activités à… Volvo, qui, comble de l’ironie, va faire son shopping chez Ford-Asie pour équiper l’armée française d’un Ford Everest produit en Thaïlande avant d’être « tuné » « version mili ».

Et si l’on retrouve l’État à hauteur de 15 % au capital de Renault, c’est un pur vestige de l’histoire de France qui remonte à la Libération. En trois quarts de siècle, les conditions ont bien entendu changé. Cet archaïsme n’a plus aucune raison d’être : le risque de « collaboration » avec l’occupant allemand peut être écarté sans risque aujourd’hui. Bien au contraire, désormais, nous sommes « en couple » avec l’Allemagne, devenue même un modèle, le modèle pour une majorité de notre élite politique et économique. C’est dire !

En revanche, Renault, et bien que son actionnaire soit l’État français, a incorporé des filiales en Hollande, l’autre pays du « fromage » et aussi celui « des fromages » : celui de l’optimisation fiscale (la Hollande n’est pas au sens de la lettre qualifié comme un paradis fiscal, mais elle l’est au sens de l’esprit).

En outre, Renault assure 82 % de sa production hors de France (c’est bien plus que PSA par exemple), dont elle réimporte dans l’hexagone les véhicules produits à l’étranger (en particulier Roumanie, Turquie, Maroc) pour les commercialiser, aggravant ainsi le déficit de la balance commerciale française, sans parler des emplois perdus en France.

Enfin, au sens de la performance économique, la capitalisation boursière de Renault est franchement médiocre, c’est la plus faible du CAC 40, de l’ordre de 6 milliards d’euros (à rapprocher des 12 milliards de PSA et des… 200 milliards de LVMH).

Alors, faut-il toujours sauver le « soldat Renault » ?
L’État vient de mettre 5 milliards sur la table sous forme de prêt garanti, auxquels il faut rajouter la part du lion (sans mauvais jeu de mots pour PSA) des 8 milliards d’aide à la filière automobile. Cela a-t-il un sens, de mettre tant de milliards d’euros du contribuable, dans une entreprise non stratégique qui ne vaut que 6 milliards d’euros et qui a déjà par ailleurs un endettement de 10 milliards d’euros ? La réponse ne va pas de soi.

En effet, dans la vraie vie, dans des circonstances pareilles, le premier réflexe de survie est, pour une entreprise commerciale, de retourner vers ses actionnaires (et non vers l’État) pour leur demander de « remettre au pot ». Et comme le marché a toujours raison, ou du moins c’est l’antienne que nos gouvernements de tout bord nous ont toujours serinée depuis des années, il ne fait aucun doute que pour une entreprise aux fondamentaux sains, le marché, via la Bourse et l’augmentation de capital, répondra présent… Quoiqu’au vu de la capitalisation médiocre actuelle de Renault, le marché ait peut-être des doutes sur les capacités de management et les cash flows futurs du (prétendu) feu premier groupe automobile au monde.

Et il aurait bien raison d’avoir des doutes, le marché : un groupe dont la gamme est inadaptée et dont les fins de mois étaient assurées par Nissan et Dacia, qui vient d’entamer un cycle de pertes (avant même la covid-19), et dont la gouvernance était inspirée par Houdini… On a vu plus glorieux. Et surtout plus efficace.

Se concentrer sur ses missions régaliennes
La moralité de cette histoire est somme toute simple : l’État français n’a absolument rien à faire dans la gestion d’une entreprise de véhicules. À plus forte raison si elle ne conserve que 18 % de sa production sur le sol national. Le management d’entreprises industrielles commerciales, somme toute banales, n’est pas son sujet, sa vocation ni son métier. Et en plus l’État ne sait pas le faire correctement, il n’en a simplement pas la compétence. Gérer une entreprise commerciale et industrielle est un vrai métier qui ne s’apprend ni ne s’improvise dans les couloirs de Bercy, ni de la Cour des comptes, ni ceux d’une banque d’affaires.

Il faut laisser Renault faire ce qu’il a à faire, comme une vraie entreprise et non comme une manufacture royale du temps de Colbert (c’est le « nouveau monde », tout de même). Et ne pas confondre défense de l’emploi (et la mobilisation de milliards du contribuable qui va avec) et maintien en coma dépassé d’une entreprise mal gérée. Car, en l’occurrence, une grande partie de ces « largesses » de l’État va tout simplement contribuer à « patcher » des erreurs de management stratégique et de gouvernance bien antérieures à la covid 19.

Par contre, l’État devrait s’employer à infuser de l’argent public, c’est-à-dire du contribuable, à bon escient sur ce qui est de son strict ressort. C’est-à-dire ses missions régaliennes, comme la défense, la souveraineté, l’éducation et la santé… Or, au vu de la débâcle cuisante que nous venons d’essuyer (le 4e pays au monde en nombre de morts de la covid-19 par milliers d’habitants), c’est de toute évidence une compétence qu’il ne maîtrise pas bien, là non plus (c’est un euphémisme). Et pourtant, c’est sa raison d’être. Raison de plus pour s’y concentrer, s’améliorer (et vite) et ne pas se disperser de manière dispendieuse sur ce qui n’est pas son sujet.

* Auteur de Les multinationales émergentes, International Corporate Governance, Le temps des turbulences, Wanamatcha ! La prophétie des pétroglyphes (L’Harmattan).

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