La préservation de l’écosystème marin est enfin passée sur le devant de la scène lors de la COP21. Une bonne nouvelle pour la planète, l’humanité, la France et ses entreprises…

Une énergie à portée de main que le surfeur peut ressentir parfois...
Une énergie à portée de main que le surfeur peut ressentir parfois…

 

«Ta mer elle pue le fuel »… « Ta mer elle sent tellement mauvais que tu regrettes l’époque où elle sentait le poisson »… La dernière campagne print de Greenpeace se veut marquante et décalée pour que les gens respectent un peu plus la Grande Bleue. Une injonction qui sonne de plus en plus juste aujourd’hui. Pour la première fois la conférence sur le réchauffement climatique à Paris, COP21, a inclus l’océan et l’urgence à le protéger. « L’accord n’est évidemment pas suffisant, mais il a pour mérite d’avoir donné une impulsion au monde économique. Il n’y avait qu’à observer les stands des grands groupes présents au Grand Palais présentant leurs mesures au grand public. Ces actions ont plus d’impact que quelques décisions politiques vagues », se réjouit Michel Hignette, ancien directeur de l’aquarium de la Porte Dorée, membre de la Commission nationale consultative pour la faune sauvage captive. La plateforme Océan et Climat, émanation de la société civile, a fourni les éléments techniques, scientifiques, médiatiques, et a été soutenue politiquement par la ministre de l’Environnement Ségolène Royal. « Celle-ci voyait que Laurent Fabius tirait la couverture à lui médiatiquement, et a trouvé un sujet pour se démarquer », glisse un proche du dossier. Toujours est-il que le succès est au rendez-vous et que les Marocains, pour qui l’océan est aussi crucial, vont agir de même lors de COP22. « L’océan n’a pas d’électeurs, c’est donc un sujet qui passe facilement à la trappe », déclare lors d’une présentation de la plateforme la Ministre qui, alors que le sujet avait été au dernier moment sorti de l’agenda, a remis dans le jeu ce que Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions (cf. En immersion) et à l’initiative de la plateforme, nomme « le 196ème pays du monde, qui occupe 71% de la surface du globe mais qui est bien discret ».

 

Péril en la demeure

Il y avait urgence. Le rejet de gaz à effet de serre dans l’atmosphère a des conséquences beaucoup plus fâcheuses sur le climat qu’on ne le croyait. Celui-ci se réchauffe et se dérègle, avec des épisodes extrêmes plus nombreux (sècheresse, pluies diluviennes,…). « La nature est justement en train, depuis quelques années, de nous lancer des avertissements fermes, avec des épisodes extrêmes comme des tempêtes ou canicules. Les rapports attestent que des seuils critiques de rejet de CO2 et donc de réchauffement ont été dépassés, et nous ne savons pas vraiment où nous allons », résume Laurent Hequily, fondateur de Wave Riding Solution, start-up qui installe des systèmes de vagues artificielles s’intégrant dans la nature et participant à la régénération de l’écosystème. Or l’océan est un véritable régulateur du climat : entre un quart et un tiers du CO2 émis par les hommes est dissout dans ses eaux. « Il absorbe aussi 93% de la chaleur que l’humanité produit », précise Françoise Gaill, directrice de recherche émérite au CNRS, coordinatrice scientifique de la plateforme Océan et Climat. Et n’oublions pas qu’ « une respiration sur deux est rendue possible par l’océan », rappelle Ségolène Royal, puisque 50% de l’oxygène en émane. Il joue donc un rôle de moteur du climat, et « accessoirement » de réservoir de biodiversité phénoménal, prometteur en termes de médecine et de nourriture. « Ajoutons que la transition énergétique avec la mer promet 450000 emplois en France, à l’exemple des éoliennes off-shore, des hydroliennes, des usines marémotrices ou des expérimentations menées en Martinique entre courants chauds et froids qui s’annoncent prometteuses aussi », soutient celle qui a vu les plages du Sénégal disparaître. Le réchauffement de El Niňo donne d’ailleurs un aperçu de ce que le réchauffement peut déclencher : lors du dernier épisode, 20% des coraux de Nouvelle Calédonie ont disparu. Cette année la température va être élevée jusqu’à fin mars. « Généralement la pêche aux anchois s’arrête au Pérou, alors qu’elle représente 12 millions de tonnes lors des années habituelles. Auparavant les épisodes étaient espacés de 8-12 ans, aujourd’hui plutôt quatre ans ! Le cyclone des Vanuatu ou des Fidji découle de ce phénomène », remarque Michel Hignette. En outre, le CO2 qui se dissout accroît l’acidification des eaux, ce qui réduit leur capacité d’absorption de CO2 et a des conséquences dommageables sur les écosystèmes, dont on ne connaît pas le degré de résilience. « Des zones entières subissent ce phénomène d’après nos capteurs-dériveurs utilisés dans le cadre du programme Argo », observe Julian Barbière, chef de la section des politiques maritimes de la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO. « Les ostréiculteurs américains souffrent déjà des remontées d’eaux profondes plus acides, donnant une indication des conséquences économiques que de telles évolutions peuvent générer. Un autre exemple permet d’entrevoir le sombre avenir qui se dessine : les zones de volcanisme sous-marin, autour desquelles les eaux sont justement enrichies en CO2. Dans la région du Vésuve à Naples, les animaux ont des coquilles trop fines pour se défendre contre les prédateurs. Les systèmes dans leur ensemble sont fragilisés. En Papouasie-Nouvelle-Guinée les récifs coralliens subissent un véritable changement de population. Seuls les coraux les plus massifs résistent, ce qui signifie une moindre biodiversité et donc des systèmes moins résilients », illustre Michel Hignette.

 

Des actions concrètes peuvent être prises

La vraie clé consiste à diminuer drastiquement les gaz à effet de serre, en supprimant les carburants fossiles. Mais ce n’est pas tout selon Michel Hignette : « Il nous faudra trouver des solutions pour reprendre les gaz déjà émis. Car l’inertie du système déréglé est forte, et ce n’est pas parce qu’on arrête d’émettre que les dérèglements vont cesser. Il faut fixer et même augmenter les puits de carbone (océans, forêts, prairies, mangroves…), capter, liquéfier, enfuir le carbone ». Une solution douce consiste à multiplier les cultures en masse de micro-algues qui captent le CO2. En outre celles qui sont chargées en huiles peuvent constituer un substitut solide au diesel. Elles permettent donc de baisser le taux de CO2 dans l’atmosphère tout en représentant une énergie renouvelable. Les pilotes existent, sans vraiment déjà atteindre la rentabilité. « Mais le fait de fixer du carbone devrait être pris en compte dans l’équation, ce qui changerait tout », précise le scientifique. Aux Etats-Unis, mais aussi en France, les start-up s’activent, malgré un prix du baril très bas à 30 dollars qui met un frein à toutes les recherches et expérimentations. Le cabinet d’architecte XTU a installé des panneaux sur des bâtiments permettant de produire des micro-algues. Le groupe Seché installe une biofaçade sur une usine de traitement de déchet qui utilise le CO2 émis par l’usine. De son côté la Fondation du Prince Albert II de Monaco demande un rapport au Giec sur le sujet de l’océan. « Nous portons un plaidoyer. Cette étude donnerait des billes aux politiques pour qu’ils prennent des décisions concrètes selon différents scénarios d’impact », affirme Raphaël Cuvelier, le coordinateur des projets au sein de la Fondation. Les tâches directement réalisables sont nombreuses selon Julien Rochette, de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) : « On peut atténuer le phénomène par les mangroves, estuaires, herbiers profonds qui séquestrent du CO2. Il faut aussi des plateformes d’énergies renouvelables, sous la condition de mener des études d’impact afin de déterminer les conséquences qu’elles peuvent avoir sur le milieu sous-marin. On peut aussi s’adapter à la montée des eaux, en protégeant mieux les récifs et les mangroves, plutôt que de construire des digues. » Enfin le financement est un point crucial, et le fonds vert pour les projets marins et côtiers peut être renforcé. Les actions sont plus faciles à mettre en place que dans d’autres domaines selon le coordinateur du programme Océans et zones côtières à l’Iddri : « Il n’existe pas de clivage nord-sud quand on parle d’océan, les pêcheurs islandais ou péruviens sont confrontés aux mêmes problèmes, ce qui permet d’organiser des actions plus facilement ». On l’aura compris, l’océan est en danger, il se réchauffe et devient plus acide. Les espèces qui migrent de l’équateur vers les Pôles viennent encore le prouver. Il n’est pas une ressource comme les autres et son sort est intimement lié à celui du climat. En outre les actions à mener pour changer la donne peuvent être synonymes de croissance économique et de nouvelles filières (cf. A la Une). « Le lobby des forestiers a bien fait son travail, en prouvant qu’il y avait un écosystème à protéger. S’il y avait un lobby autour des prairies ce serait la même chose. Nous nous devions de faire de même. Les puits à carbone sont essentiels », résume Michel Hignette.

 

Julien Tarby

 

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