Faire rimer « responsabilités » avec convivialité

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Le psy Pierre Nantas ne nous veut pas borderline.

Mes parents me disaient toujours : « Quand tu auras 18 ans, tu seras libre de rentrer quand tu voudras, en attendant, tu dois être à la maison à 22 heures au plus tard ! » Cette injonction qui fait partie de l’inconscient collectif signifiait implicitement que ma liberté d’aller et de venir comme bon me semble était étroitement liée à une responsabilité individuelle qui me serait automatiquement conférée à ma majorité !
Les habitués des bars des villes concernées par la décision des autorités de devoir fermer leurs établissements ce lundi 28 septembre à 22 heures vont-ils se sentir pour autant considérés comme des ados irresponsables ?
Au-delà d’une forme de restriction de la liberté individuelle, cette décision, même si elle n’est que temporaire, porte atteinte à une spécificité inscrite dans notre ADN essentielle à notre équilibre psychique : le besoin d’être ensemble, de partager, d’échanger des idées, des sentiments ainsi que le disait déjà Aristote : « L’homme est un être sociable, la nature l’a fait pour vivre avec ses semblables. » C’est la convivialité.

La pandémie qui s’est abattue depuis 9 mois sur les Français·es tente de fracasser chaque jour un peu plus notre besoin d’être ensemble. Après le confinement, les masques et les gestes barrières nous obligent aujourd’hui à imaginer des alternatives pour sauvegarder les contacts avec nos amis, nos parents, nos collègues de travail sans céder à la tentation de transgresser les règles de protection les plus élémentaires. Avec le restaurant, les bars demeurent le lieu privilégié où se produisent les échanges indispensables à l’équilibre psychique des êtres humains.

Depuis l’attentat du Bataclan et les tueries en terrasses des cafés voisins, et plus encore depuis la fin du confinement, prendre un verre à la terrasse des cafés est même devenu pour 84 % des Parisien·nes une façon de résister ensemble à la morosité ambiante, un moyen d’affirmer la liberté et la joie de vivre sans peur et sans contrainte, une façon de célébrer à nouveau les bonnes choses de la vie.

Depuis le 28 septembre, les habitant·es des grandes villes sont privé·es de l’ambiance des terrasses et de la convivialité des bars où ils·elles avaient coutume de se retrouver pour évacuer le stress de la journée ou tout simplement pour passer un moment de franche convivialité entre nous.

Si le temps de l’apéro, « La prière du soir des Français », comme l’écrivait Paul Morand, ne semble pas, pour l’instant du moins, impacté par la mesure (exception faite pour quelques grandes villes), la décision de fermer les bars à 22 heures pourrait bien, par contre, annoncer pour un temps la disparition de ces fins de soirées conviviales en terrasses chauffées ou plus « cosy » dans l’atmosphère intime d’un bar à jazz. Va-t-on assister à la fin de ces moments à part au cours desquels on se retrouvait entre amis à la sortie du cinéma, du théâtre ou de la salle de concert pour faire durer pendant encore quelque temps le ressenti de bien être ensemble ?

Privée de bars, la covid ne manquera pas de s’inviter clandestinement dans les salons, les salles à manger ou les studios, où le respect des distances et l’observation des gestes barrières et l’utilisation du gel hydroalcoolique est quasiment impossible, semble inconcevable ou même ridicule !

Le philosophe Richard Dworkin estime que « la responsabilité est un idéal éthique qui affirme que les individus doivent supporter les conséquences de leurs propres choix et conduire leur existence en choisissant eux-mêmes, sans en laisser le choix à d’autres, la manière dont ils veulent vivre ».

Ce n’est pas un appel à la désobéissance sociale, mais bien plutôt le signe que pour être responsable, il faut être libre.

Alors si nous voulons empêcher le virus d’entraver nos libertés fondamentales, plutôt que de nous révolter, il nous appartient de montrer de façon tangible à nos dirigeants que nous sommes majoritairement capables d’adopter des comportements responsables, à chaque instant et au quotidien, au travail, comme au bistro !

Pierre Nantas, psychothérapeute

Pierre Nantas est psychothérapeute, spécialisé dans l’accompagnement des personnes borderline et de la souffrance au travail. Il est l’auteur de trois ouvrages parus aux éditions de L’Harmattan :

  • La bienveillance, quand elle s’invite en psychothérapie
  • Changer de vie, « yes you can » (co-écrit avec J.A. Pinçon)
  • Le système borderline, histoires de familles. (co-écrit avec le Dr P. Menu)

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