Déconfinement : une rentrée « post-traumatique » à hauts risques

Un psychothérapeute diagnostique les Français.es : il ne nous trouve pas en bon état…

Pierre Nantas exerce depuis près de 30 ans la profession de psychothérapeute. Titulaire d’un D.U. d’alcoologie et d’addictologie de l’hôpital Broussais, c’est un spécialiste de la souffrance au travail et du trouble de la personnalité borderline (états limites). Il exerce depuis 20 ans en cabinet de ville à Paris et collabore avec le Professeur Bernard Granger, chef du service psychiatrique de jour de l’hôpital Tarnier et avec le Dr Patrick Menu avec lequel il a co-écrit son dernier livre : Le système borderline, histoires de familles (L’Harmattan).

Pierre Nantas

Le 10 mai, quelques heures avant la levée officielle du déconfinement en France, le président Emmanuel Macron s’exprimait sur Twitter en ces termes : « Restez prudents… Grâce à vous, le virus a reculé. Mais il est toujours là. »
Après avoir dû se plier aux rigueurs d’un confinement imposé en 24 heures, cinq mois plus tard, la levée toute aussi « brutale » de ces mêmes contraintes a produit, et continue de produire chaque jour d’avantage, des effets particulièrement préoccupants pour l’intégrité physique et psychologique d’une population qui ne semble pas vraiment saisir l’ampleur de la menace. Que se passera-t-il après les vacances ?

« Nous sommes en guerre » : le traumatisme du 17 mars 2020
24 heures avant l’entrée en vigueur du confinement, tous les Français.es sont averti.es qu’ils.elles doivent regagner le domicile de leur choix. Ils.elles seront tenu.es d’y demeurer à partir du 17 mars à midi. Pour justifier la dimension déjà dramatique de cette décision, le président de la République déclare « Nous sommes en guerre » (allocution télévisée du 16 mars 2020).
En adoptant un décret destiné à endiguer la propagation de la pandémie, protéger la population et prévenir une aggravation de la situation sanitaire au bord de l’implosion dans les hôpitaux, nos dirigeants ont-ils anticipé l’ampleur des conséquences psychologiques d’une telle mesure sur une population déjà très fragilisée par une succession d’événements qui se sont avérés plus fortement anxiogènes qu’on voulait bien l’admettre officiellement (attentats, gilets jaunes, grèves des transports…) ?
Toujours accompagné de misères, de souffrances et de mort, « guerre » est un mot inscrit dans l’inconscient collectif de l’humanité depuis ses origines et régulièrement ravivé tout au long de son histoire. Pendant un mois et demi, les spécialistes scientifiques, les chroniqueurs, ont asséné chaque soir, sur toutes les chaînes d’info, le sinistre score des morts, des personnes en réanimations, des nouveaux cas de contaminations… Dans cette ambiance délétère, le confinement a impacté tous les Français.es sans distinction : les jeunes, les moins jeunes, les personnes seules, celles qui étaient en couple et les familles…
Cette décision a produit un véritable traumatisme de société avec des conséquences qui risquent d’être dramatiques.

Les Français.es sont en état de stress post-traumatique
Trois mois après la fin du confinement, non seulement ses effets n’ont pas disparu, mais il en apparaît de nouveaux qui sont tout aussi inquiétants. Si le confinement a été à l’origine d’une forte augmentation des actes de violence au sein de la cellule familiale, le déconfinement s’accompagne depuis quelques semaines de comportements hétéroagressifs dans l’espace public qui interpellent.
L’avocat Thibault de Montbrial estime que ces « violences gratuites » dénotent un délitement de la société. Le pédopsychiatre Maurice Berger pense qu’elles sont le fruit de facteurs psychologiques et culturels.
Sans rejeter ces hypothèses nous proposons une explication : « Les gens ont peur ! »
Après avoir été enfermés pendant 55 jours dans des conditions qui n’étaient pas toujours des plus confortables, tous les Français.es sont désormais confronté.es à une nouvelle forme de confinement collectif, encore plus traumatisant : le port du masque.
Alors qu’ils étaient confinés dans un contexte plus ou moins confortable, les gens pouvaient estimer être protégés de la mort qui rôdait partout. Une certaine solidarité s’est même développée pendant toute cette période. Les Français.es se sont organisé.es pour pallier la pénurie des masques, ils.elles se sont porté.es au secours des plus démunis, organisé des apéros en visioconférences… Les téléconsultations de médecine, de psychothérapies, se sont développées. Confronté au danger, l’être humain développe des comportements adaptatifs pour se rassurer, pour survivre.

Entrer en résistance, en pleine conscience
La fin du confinement décrétée, il s’est produit un phénomène collectif semblable à celui de l’annonce de la fin de la guerre. Pendant quelque temps, le besoin de vivre a effacé la peur de mourir. L’ouverture des bars et des restaurants a réactivé et conforté le besoin de convivialité propre à tous les êtres vivants, mais qui avait été réduit au seul plan virtuel pendant près de deux mois.
Malheureusement, la guerre n’est pas finie. Elle a seulement changé d’aspect pendant quelques semaines. On nous le répète chaque jour un peu plus : « Le virus est partout. » Cette phrase qui en évoque une autre, pas si lointaine, « les murs ont des oreilles », installe et renforce un sentiment de peur qui en exacerbe un autre : la paranoïa.
Depuis quelques semaines, on assiste au quotidien à la multiplication de comportements collectifs ou individuels parfaitement irréfléchis, qui ne sont pas, soit dit en passant, très différents des attitudes spécifiques du trouble de la personnalité borderline. Parmi lesquels, l’opposition systématique, purement archaïque à toute forme de contrainte, comme ne pas respecter les gestes barrières, et surtout refuser le port du masque. Pour se sentir en vie, il faut jouer avec la mort, mettre en danger sa vie sans se soucier de celle des autres. Les sociologues décrivent ce comportement autodestructeur qui caractérise l’adolescence : l’ordalie.
Qu’importe si le taux des personnes infectées semble reparti à la hausse, le Conseil scientifique nous rassure : la situation est « contrôlée mais fragile ». Les individus sont hélas moins facilement contrôlables qu’une situation…
Car après le confinement, chacun a pu sortir de chez soi, reprendre petit à petit ses activités journalières et, surtout, partir en vacances. Pour certain.es, il était temps ! Pour d’autres, au contraire, l’ouverture des portes signifie le retour obligé à une réalité à laquelle ils.elles avaient pensé pouvoir échapper.
Alors faut-il s’attendre à un deuxième traumatisme : une crise économique, tout aussi menaçante et mortifère que la crise sanitaire mais contre laquelle les masques ne pourront rien ?

Pierre Nantas

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