Tribune libre / La France devient-elle une économie « Canadair » ?

Le mensuel Capital publie une tribune d’économiste éclairante.

L’État a multiplié les mesures de soutien. Il dit vouloir injecter 500 milliards d’euros dans l’économie. Mais comment financer le surcroît de dette qui en découle ? Et qui va payer la facture ? s’interroge Georges Nurdin, économiste, consultant et écrivain (son dernier roman, La prophétie des pétroglyphes, vient de paraître).

Georges Nurdin

Le gouvernement n’en finit plus de larguer des milliards, par centaines, comme un Canadair fou qui larguerait des tonnes d’eau à gauche, à droite, au centre, pour éteindre un incendie. Sauf qu’en général le pilote du Canadair sait où il vise, ce qu’il largue et surtout là où se ravitailler en eau. Mais là, il en va tout autrement. Après avoir lui-même allumé un incendie économique sans précédent en procédant à l’un des confinements les plus drastiques au monde comme ultime barrière – moyenâgeuse ! – pour pallier sa propre impéritie, le gouvernement cherche maintenant à éviter l’embrasement total et l’écroulement en jetant désespérément du cash, comme on jette de l’eau ou du sable sur le feu.

Si l’intention est louable (sauver l’économie et les emplois qui vont avec, personne n’est contre) cela n’empêche pas de se poser quelques questions. Et en premier lieu d’où vient tout cet argent et surtout comment le financer. Cette question, finalement assez basique, fondamentalement saine même, a été totalement occultée du débat public, loi « martiale » « spécial covid » oblige. Essayons tout de même de poser les termes du sujet.

On vient d’entendre, sur tous les tons, que le gouvernement aller injecter 500 milliards, soit 20 % du PIB, dans l’économie. D’où vient l’argent, qui mélange absolument tout, en additionnant des choux et des carottes : prêts, aides, chômage, dispenses ou reports de charges, bref, tout est additionné, multiplié, du moment que ça fait « massif ». Et qui va payer ? car faute d’une communication officielle claire et sans ambiguïté, on en est réduit à pratiquer l’exégèse de la parole venue de l’Olympe ou de gloser sur les interprétations, très souvent, contradictoires des membres « olympiques ». Les légendes dorées sont de retour.

Première légende : l’argent magique. Il n’en coûtera rien à personne : tout ceci fera l’objet d’une seule ligne sur les « comptes de la Nation », qui ne sera jamais payée par personne : la fameuse dette perpétuelle, celle qu’on ne rembourse jamais. C’est un système qui a connu son « sommet » d’application pratique avec John Law, le Madoff de l’époque, vers 1720… dont le « système », une sorte de Ponzi d’État avant l’heure, bâti pour effacer les dettes colossales générées par Louis XIV, s’est effondré sur lui-même et a entraîné dans sa chute la quasi-faillite de la France. S’en est suivi Louis XVI. Et la… Révolution… Mauvais Karma, donc, pour la dette perpétuelle.

Deuxième légende : la croissance va entraîner de telles recettes fiscales qu’elles vont suffire à elles seules à éponger ces dettes et déficits supplémentaires. Sur les dix dernières années (depuis la récession de 2008) le PIB français n’a crû que de 1 à 1,5 % par an en moyenne. Et encore. Pour absorber la récession covid de 12 % du PIB a minima (rien que sur 2020) et les fameux 500 milliards (soit 20 % du PIB) il faudrait, au même rythme, entre 15 ans à 20 ans. Simplement pour revenir au point d’avant covid. Et ce quelle que soit la couleur de la croissance. Verte ou pas.

Troisième légende : il faut travailler plus pour produire plus… Tout chef d’entreprise, du plus modeste artisan au patron de la multinationale, sait que ce n’est pas le sujet. Personne ne produit pour le simple plaisir de produire pour ensuite stocker. C’est idiot. C’est une vision macroéconomiste de l’URSS des années cinquante : le Gosplan. Et encore. On produit quand en a en face la commande, le client, la demande. C’est ainsi que cela fonctionne dans la vraie vie. Les marchés peuvent se classer, grossièrement, en deux catégories : d’une part les marchés de masse où le coût bas est le facteur de succès. Ce n’est pas, en général, le cas de la France et ce ne le sera pas plus dans le monde d’après, sauf à s’imposer une régression sociale immense. D’autre part, les marchés d’innovations technologiques ou de niche (comme le luxe, la mode). C’est ce qui nous correspond le mieux. C’est plutôt dans cette direction qu’il faut résolument s’engager et mettre en face les structures la facilitant. Or aujourd’hui ce n’est pas le cas. À preuve : les vraies innovations de ces quinze dernières années sont, malheureusement – pour nous – américaines (Microsoft, Apple, Google, Facebook, Amazon, Tesla, SpaceX etc.) ou asiatiques (5G…)

Quatrième légende : il n’y aura aucune augmentation des impôts ni des taxes (la France étant déjà la championne du monde toutes catégories en ce domaine). Mais on sait que l’État français, en matière fiscale, jouit d’une imagination digne de sa position de champion du monde… S’il n’y a pas d’impôt ni de taxes supplémentaires, rien ne s’oppose aux contributions généralisées, aux contributions pour le remboursement de…, etc. Tout le monde connaît les acronymes CRDS et CSG. Ou encore « jours fériés donnés pour », etc. Voire le recours à l’emprunt forcé d’une manière ou d’une autre (Chypre l’a déjà bien fait) sur l’épargne par exemple, qui semble particulièrement exciter la convoitise de l’État ces temps-ci.

Cinquième légende : l’Europe paiera… sur le ton du fameux « l’Allemagne paiera » d’après 1918. Sauf que d’une part, l’Allemagne ne paiera pas plus qu’elle n’a payé en 1918, primo parce que sa Constitution s’y oppose (la cour constitutionnelle de Karlsruhe y veille) et parce que, secundo, l’argent de Bruxelles n’est jamais que le nôtre, celui du contribuable français qui a transité par Bruxelles. Ainsi, il est à prévoir que, in fine, le contribuable français, ses enfants et ses petits-enfants paient pour ces largesses qu’il se fait, finalement, à lui-même. Car l’État, ce n’est jamais que son voisin (en France, la structure de la fiscalité est telle que ce sont les ménages qui assument la quasi-totalité des recettes fiscales, pas les entreprises).

Raison de plus pour ne pas larguer des centaines de milliards de la covid sur des entreprises, stratégiques à aucun égard (Renault, Air France, Fnac-Darty, etc.) dont le business model est inapproprié, dépassé, à tel point qu’elles étaient déjà en difficulté bien avant la covid. Elles ne sont pas l’avenir.

En revanche, le moteur de la reconstruction, c’est la confiance. Sans confiance, pas de commande, pas de croissance, pas d’effort national, pas de « consentement » à l’impôt. Or, l’alpha et l’omega de la confiance résident dans l’honnêteté, la transparence et la compétence. Et là…

Georges Nurdin, économiste, consultant international essayiste et écrivain (Les multinationales émergentes, International Corporate Governance, Le temps des turbulences, la prophétie des pétroglyphes).

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