Antoire Frérot, PDG de Veolia

La vision d’Antoine Frérot, PDG de Veolia.

L’Institut de l’Entreprise, think tank formé en 1975, rassemble plus d’une centaine d’adhérents, des grandes entreprises essentiellement, des établissements d’enseignement supérieur et des syndicats professionnels parmi lesquels le Medef. Objectif : « mieux comprendre et valoriser le rôle de l’entreprise au cœur de la société ». La « vision » d’Antoine Frérot, son actuel président, PDG de Veolia, est à ce titre centrale. Les intertitres sont de la rédaction.

Alors que débute le déconfinement officiel, je vous propose un point d’étape et un regard vers l’horizon, qui s’appuie sur certains éléments que j’ai eu l’occasion de développer devant la Délégation à la prospective et la Délégation aux entreprises du Sénat, le jeudi 7 mai 2020.

Le 16 mars 2020, la France, singulièrement plus que le reste du monde, s’est figée dans la peur de la covid-19. Les entreprises ont respecté les instructions de la puissance publique : l’économie s’est arrêtée net. À présent que le confinement strict se termine, commence une phase de retour progressif à la vie courante qui devrait durer jusqu’à fin juin.

Cette étape est cruciale, car pour les Français.es, il est temps de retrouver une vie moins sédentaire. Nous sommes nombreux à avoir souffert de l’isolement, de la monotonie, et parfois, hélas, de décès liés à l’épidémie. Nous serons tous heureux de revenir au travail, à l’école, dans la vie collective, de retrouver ceux que nous aimons et le plaisir de la liberté.

Mais se déconfiner ne suffira pas pour restaurer la vie d’avant, nous le pressentons tous. Le faut-il, d’ailleurs ? Il est certain que toute crise est l’occasion de réinterroger nos priorités et nos pratiques, et de saisir des opportunités de progrès. Nombreux sont, dès lors, ceux qui s’intéressent au « jour d’après », projetant sur lui leurs attentes d’évolutions plus ou moins radicales de l’économie et de la société. Gardons cependant en tête que le jour d’après, quel qu’il soit, sera précédé et conditionné par les « jours d’avec » : c’est-à-dire la période intermédiaire, sans doute longue, qui va s’étendre entre la fin du déconfinement et le moment où notre économie aura retrouvé l’intégralité de son niveau d’avant mars 2020. Une période où nous devrons vivre et travailler « avec » le risque sanitaire, ses conséquences sociales et économiques, et de nombreuses incertitudes au plan international.

L’horizon qui doit nous préoccuper actuellement est donc le « monde d’avec », plutôt que le monde d’après. Car si nous ne sommes pas préparés à relever les défis qu’il recèle, nos options ultérieures seront limitées. Que savons-nous de ce « monde d’avec » ? Que faut-il faire pour le réussir ? Quel sera le rôle de l’État et des entreprises ?

Relancer les machines
Ce que nous savons du « monde d’avec » est limité par l’aspect inédit de la crise qui nous frappe. Il n’y a pas de précédent. Jamais auparavant toute notre économie n’avait dû s’arrêter ainsi et cette configuration de redémarrage échappe à tout schéma classique. Nous savons néanmoins que nous avons trois enjeux majeurs à traiter : celui de la restauration de notre productivité, de la préservation de l’emploi et du sauvetage du maximum d’entreprises.

En effet, la productivité de nos différents secteurs économiques ne va pas reprendre le 11 mai au même niveau que le 16 mars ni au même coût. La France n’est pas comme une Belle au Bois dormant qui, à son réveil, retrouverait tout intact et prêt à l’emploi. Même en espérant une disparition rapide de l’épidémie de covid-19 et des contraintes sanitaires qu’elle entraîne, il ne sera pas possible de fonctionner immédiatement comme auparavant. L’industrie ne tournant qu’à environ 50 % de ses capacités, il faudra le temps de nettoyer et de relancer les machines et l’approvisionnement. Le secteur du BTP, qui n’a repris que 20 % de ses chantiers, devra en poursuivre la réouverture et en renégocier les délais de livraison. Pour les secteurs du service qui ne pouvaient pas basculer en télétravail, l’hôtellerie, la restauration, le tourisme, les activités ne reprendront que peu à peu au fil de l’été, voire après, et sans doute pas à plein régime. De même, les administrations, qui fonctionnent pour beaucoup au ralenti, mettront des semaines à écouler les stocks de dossiers en instance. Dans les collectivités locales, il faudra élire les maires qui ne l’ont pas encore été et permettre aux nouvelles équipes municipales de s’emparer des dossiers. Et le redémarrage de tous ces domaines sera en partie conditionné par le rythme de la reprise scolaire.

Pas de création d’emploi avec 1 % de croissance, alors avec – 5 %…
Dans ce contexte, la question de la préservation de l’emploi se pose d’une manière aiguë. Plus de 12 millions de salariés attendent aujourd’hui de reprendre leur activité, dont 53 % dans des entreprises de moins de cinquante salariés. Les services, le commerce et la construction représentent la moitié de ce chômage partiel. Pourront-ils tous revenir au travail avant l’été ? Compte tenu de la reprise progressive de l’activité et de la productivité, rien n’est moins sûr. De nombreux experts estiment que la contraction du PIB français en 2020 sera située entre 8 et 10 % et que le rebond qui pourrait s’ensuivre en 2021 devrait ramener le niveau du PIB l’an prochain 5 points en dessous de la marque qu’il aurait atteinte en l’absence de pandémie (source : Rexecode). Or, rappelons qu’avec 1 % de croissance économique, la France n’arrive pas à créer de l’emploi. Alors, avec – 5 %, nous savons ce que nous risquons. Nous devons tout faire pour permettre le retour à l’emploi de nos compatriotes.

Des conséquences humaines, sociales et politiques énormes
Cependant, le niveau d’emploi français ne sera préservé que si l’appareil entrepreneurial de notre pays subsiste. Or, nous sommes nombreux à être inquiets pour les entreprises, en particulier pour les plus petites. Des centaines de milliers d’entre elles risquent de disparaître si elles ne peuvent pas reprendre avant l’été et encaisser du chiffre d’affaires. La hausse du nombre de défaillances d’entreprises, que la Coface avait estimée début avril à + 15 % en France, pourrait fort bien se poursuivre à l’automne, au moment du redémarrage, en raison des besoins en fonds de roulement, du rappel des charges sociales et fiscales reportées, de la reprise des loyers. Des centaines de milliers de personnes risquent de perdre l’outil de travail auquel ils ont consacré leur vie professionnelle. Imagine-t-on l’amplitude de la désespérance engendrée chez tous ceux qui seront victimes d’une telle situation ? Conçoit-on les conséquences humaines, sociales et politiques qui peuvent en découler pour notre pays ? La création et le développement d’une entreprise viable ne se décrètent pas et demandent du temps : ce qui n’est pas sauvé avant la fin de l’année 2020 ne sera pas recréé rapidement.

Un peu plus de libéralisme, un peu plus d’étatisme : ce seront des débats pour plus tard
Il est donc vital de définir dès maintenant un plan de relance à la mesure de l’ampleur du défi car tout notre modèle socio-économique national dépend du dynamisme de notre secteur marchand – c’est-à-dire celui qui vend avec une marge. L’État, qui a préservé les entreprises d’une première vague de défaillances par une aide massive, doit nous aider à affronter une seconde vague qui ne sera pas seulement sanitaire et potentielle, mais économique et certaine. Le terrain de jeu classique des entreprises a été pulvérisé du jour au lendemain lorsque la puissance publique leur a demandé de s’immobiliser, décidant de qui pouvait travailler et de qui ne le pouvait pas. Elle est à présent seule à pouvoir véritablement donner l’impulsion permettant de relancer notre système. Tout est chamboulé. Un peu plus de libéralisme, un peu plus d’étatisme : ce seront des débats pour plus tard. Pour l’instant, il convient de coopérer tous ensemble, afin de protéger tout ce qu’il peut l’être.

Décider et agir vite
Il existe de nombreuses pistes de travail. Citons-en ici quelques exemples :

  • Pour les entreprises les plus fragiles, il faudra envisager la transformation de certains prêts en subventions, voire l’annulation de certaines charges sociales et fiscales.
  • Dans certains secteurs, l’automobile par exemple, il faudra envisager des incitations fortes pour relancer la consommation.
  • Dans les collectivités locales, il faut redémarrer au plus tôt les chantiers de maintenance interrompus et relancer les marchés publics.
  • Les investissements qui favorisent l’indépendance stratégique et la résilience devront être encouragés : dans le domaine de la santé ou du numérique par exemple.
  • En 2008, certains territoires avaient créé avec succès des comités de relance territoriale, rassemblant élus locaux, services de l’État et forces économiques : il faut les remettre en place et les généraliser pour organiser la relance au plus près du terrain.

Mais surtout, nous devons décider et agir vite. Le « monde d’avec » ne doit pas être celui de la peur et de l’amertume, mais celui du courage et de l’action. Nous devons contrecarrer l’incertitude par la volonté, la méthode et l’audace. Les injonctions des autorités de santé et le traitement médiatique de la crise ont eu un impact sur notre perception du présent et de l’avenir. Les actifs en emploi se disent, pour 50 % d’entre eux, inquiets à l’idée d’aller travailler (source : sondage Elabe, 6 mai). Les entreprises font le maximum pour leur garantir un retour en toute sécurité. Mais, à leur tour, les décideurs du public et du privé sont inquiets qu’on les tienne pour responsables d’une contamination. Sous peine de paralyser toutes les adaptations urgentes dont nous avons besoin, chaque décideur, dans les collectivités et les administrations comme dans les entreprises, doit adopter sans tarder les décisions nécessaires au redémarrage. Diriger, c’est prendre sa part de risque.

Les Chemins de la confiance, cycle d’études pratiques
Dans ce contexte, les entreprises auront plus que jamais besoin de poursuivre la mise en commun de leurs réflexions et de leurs expériences, et d’intervenir dans le débat public. Pendant la phase de déconfinement, l’Institut de l’Entreprise va donc continuer de proposer chaque jour, au travers de La Quotidienne des entreprises en action, les témoignages et points de vue des dirigeants, des opérationnels et des acteurs de tout l’écosystème des entreprises, avec pour ambition de faire connaître les meilleures pratiques et idées de la relance économique.

L’Institut de l’Entreprise reprendra également les programmes qui étaient en essor avant le confinement, car tout dans l’expérience que nous vivons en renforce la pertinence et l’urgence, y compris dans le « monde d’avec ». Permettez-moi de citer à cet égard Les Chemins de la confiance, un cycle d’études pratiques réunissant entreprises, enseignants-chercheurs et organisations professionnelles, consacré à l’intégration des objectifs de responsabilité sociale et environnementale à la stratégie de l’entreprise. Les travaux de ce programme prendront un essor important dès le mois de juin, et je vous invite à y participer dès qu’il en sera question dans notre Quotidienne.

Pour l’heure, je souhaite à chacun une excellente phase de déconfinement, un heureux retour à la vie en société et espère que chaque entreprise retrouvera le plus rapidement possible son élan.

Antoine Frérot, président de l’Institut de l’Entreprise

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