Les méta-organisations, une clé pour une économie plus durable ?

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Une analyse signée Anne Albert-Cromarias et Émilie Bargues, toutes deux enseignantes chercheures au Groupe ESC Clermont. Et publiée par The Conversation.

Alors que la COP26 vient de s’achever, la question de la lutte contre le réchauffement climatique est plus que jamais au centre des débats. Or, agir en faveur du climat, ou pour tout autre objectif de développement durable des Nations unies nécessite des actions collectives qui associent des acteurs divers. Ces derniers diffèrent tant par leur nationalité, leur culture, les attentes, leur statut ou leur taille, mais partagent un objectif commun et avancent, s’organisent et se coordonnent ensemble pour l’atteindre.

Écrit ainsi, cela semble simple. Mais dans les faits, les choses s’avèrent particulièrement complexes. En effet, les théories des organisations ont depuis longtemps mis en évidence les difficultés d’organiser et piloter l’action collective des individus au sein d’une organisation donnée – entreprise, association, collectivité locale, etc.

C’est encore davantage le cas au sein d’une organisation constituée d’autres organisations et non d’individus – ce que les théories des organisations nomment une « méta-organisation » (MO). En effet, parvenir à fédérer dans une action collective et confiante des acteurs nombreux (collectivités, associations, start-up, grands groupes, établissements d’enseignement et de recherche, etc.) qui présentent des caractéristiques et attentes a priori diverses, constitue en pratique un exercice complexe.

Combler les vides
L’exercice vaut néanmoins d’être tenté. En effet, les recherches ont montré que les MO peuvent véritablement peser sur leur environnement et combler les vides laissés par les organisations classiques (composées d’individus, donc) et le marché. Elles s’avèrent donc particulièrement efficaces pour répondre aux challenges socio-environnementaux majeurs qui nécessitent d’œuvrer collectivement, que ce soit sur le plan international ou plus localement.

Ainsi, on trouve des ONG telles que Rainforest Alliance, dédiée à la restauration et la protection de la nature dans une logique de lutte contre le réchauffement climatique, qui regroupe des coopératives agricoles, des gouvernements, des entreprises et des associations de citoyens dans quelque 70 pays. Elle peut se prévaloir de bénéfices réels et mesurables sur les forêts, les populations et les communautés, en déployant, notamment, un programme de certification d’agriculture durable portant sur les produits de base de l’hémisphère Sud (café, cacao, bananes…).

Au Kenya, des producteurs de miel se sont regroupés au sein d’une MO, associant également des agriculteurs, des organisations de développement et des institutions de microfinance. Collectivement, ces acteurs très complémentaires ont réussi à atteindre leur objectif : proposer un modèle d’agriculture alternatif, remettant en question le modèle classique, écologiquement intensif et peu respectueux des agriculteurs kenyans. Le miel ainsi produit est aujourd’hui un des leaders en matière de pratiques agricoles durables.

Comment émerge une MO ?
Si la recherche académique actuelle identifie clairement les enjeux associés à l’émergence et au développement de ce type de MO, les connaissances sur « comment » émergent, une nouvelle MO reste à construire.

Nous étudions ainsi OrbiMob’, une MO est en cours de constitution dans le domaine de la mobilité durable, au sein du territoire Clermont-Auvergne, afin de créer des synergies, d’accélérer, de connecter et d’enrichir les différents acteurs du territoire, aussi bien publics que privés. En effet, si les mobilités urbaines dans de grandes aires métropolitaines sont dans l’air du temps, les choses restent nettement moins avancées en matière de mobilités territoriales, avec des déplacements qui ont lieu dans un périmètre d’une centaine de kilomètres autour et à l’intérieur d’une ville moyenne.

Le projet OrbiMob’ Clermont-Auvergne a justement pour ambition collective de devenir un pôle de référence sur la mobilité territoriale durable en matière d’éducation, recherche, expérimentation, développement économique et implication citoyenne.

Notre étude en cours sur l’émergence de la MO OrbiMob’ a permis d’identifier trois phases dans le passage de l’intention à l’action. Une première phase d’ébauche renvoie à un travail de sensibilisation auprès des différents acteurs. Au cours de cette phase, les initiateurs du projet OrbiMob’ ont capitalisé sur les collaborations et les liens existants entre les différentes organisations ciblées pour intégrer la MO. Miser sur les relations de confiance préexistantes est clé dans cette phase d’ébauche où il est crucial d’échanger et de faire émerger sur un objectif collectif commun.

Ensuite, une phase d’intégration s’est matérialisée par l’organisation d’une semaine événementielle autour de la mobilité territoriale durable qui s’est tenue en novembre 2020 et réitérée en octobre 2021. Cet événement a constitué une opportunité concrète de valorisation, collaboration et de coopération des membres de la MO. Elle a permis de créer de nouvelles relations et collaboration et de renforcer celles existantes entre les membres de la MO.

Enfin, une phase de structuration a été observée, renvoyant à la création d’un partenariat officiel réunissant préfecture, métropole, région, université, rectorat, Michelin et d’autres entreprises concernées par les enjeux de mobilité durable sur le territoire. Ce partenariat s’est doté d’un comité de préfiguration OrbiMob’ dont les contours et les ambitions évoluent progressivement vers un véritable comité stratégique de la MO

En outre, deux points de vigilance peuvent être mis en avant pour aider à l’émergence d’une MO. D’abord, il est important que les organisations impliquées réalisent un effort de présentation et de traduction de leurs besoins/intérêts et cultures respectives. Il est important de comprendre quels enjeux chaque membre associe à l’action de la MO. Cet effort est indispensable pour faire émerger un consensus autour de l’objectif collectif et une identité collective.

Ensuite, les membres doivent parvenir à organiser la gouvernance de leur MO en veillant aux dérives de prise de contrôle par un ou des acteurs dominants (en particulier quand sont présents des acteurs leaders de la mobilité comme Michelin dans le cas d’OrbiMob’). Il est important pour cela de construire des organes de gouvernance inclusifs avec une représentation équilibrée des organisations membres et de construire un mode de prise de décision démocratique qui facilite la libre expression (vote à bulletin secret par exemple).

Aujourd’hui, nous faisons face à des défis majeurs sur le plan socio-environnemental, en particulier en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Dans ce contexte, l’organisation d’actions collectives de grande ampleur associant des organisations diverses qui représentent des intérêts et visions multiples semble indispensable. Si la coordination et la gouvernance des actions collectives constituent une question centrale des sciences de gestion et des théories des organisations depuis leur fondation, celle du pilotage de l’action collective méta-organisée apparaît majeure pour adresser nos enjeux collectifs du XXIe  siècle. La recherche a encore beaucoup à faire pour développer et enrichir les connaissances sur les MO.

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