Albert Szulman, L’homme qui a failli connecter toute l’Inde

L’idée est géniale. Connecter tout le monde à Internet, pour un prix dérisoire,
et donner le moyen au plus pauvre de faire du business, le plus modeste soit-il. À un mois près, Albert Szulman se voit privé de son dessein destin.
Un mois plus tard, il rebondit. Autocritique d’un fonceur.

La technologie, héritée d’une société suisse en dépôt de bilan, puis transformée avec l’aide du PARC (Palo Alto Research Center), donne naissance à Be-Bound (littéralement « Soyez connecté ») : un smartphone, un objet se connectera à Internet partout dans le monde de n’importe quel point du globe, à commencer par les régions mal couvertes par les réseaux. En 3G, 4G, SMS, quelle que soit la qualité de la connexion… Nous sommes en 2011. L’homme qui crée la start-up frise alors la cinquantaine. Il se nomme Albert Szulman. Le startupeur n’a pas froid aux yeux. Cet ESCP passé par 3M, Kimberly Clark, Alten Technologies et sept ans CEO de Bertin Services (oui ! l’ex-aérotrain !) et Bertin Services Aerospace sait très bien qu’offrir une connexion à
20 centimes d’euro par mois, donc accessible au plus pauvre des Indiens, Bengladeshis ou Africains, relève à la fois d’un formidable enjeu humain et d’un effet multiplicateur de chiffre d’affaires potentiellement énorme. « J’avais envie de changer le monde et d’améliorer la situation de quelque quatre milliards de personnes, jusqu’à enrayer la migration et ses conséquences. Faire en sorte que les gens vivent bien dans leur pays. C’était mon but… » Les investisseurs ne s’y trompent pas. Be-Bound, en 2014, réalise une levée de fonds à 3,4 millions d’euros sur une valorisation premoney de 24 millions, autrement dit une levée à l’américaine avec des investisseurs français. Le tout sans client engrangé encore. Après coup, Albert Szulman analysera cette exception française comme une anomalie : « Quand une start-up est financée à une hauteur à ce point décalée par rapport à ce que les investisseurs en capital-risque traditionnels sont prêts à faire, c’est que quelque chose ne va pas. » De tels investissements se justifient si une grande entreprise veut accélérer sa road map. Be-Bound n’entrait pas dans ce schéma. Son créateur retiendra la leçon.

Contrat du siècle

Commence pour Szulman une enivrante plongée dans le rêve humain d’un destin planétaire qui l’entraîne dans le sillage de ministres français et d’ambassadeurs, au contact de décideurs politiques, de l’Asie à l’Inde, épaulé par Business France. En Inde, où le Premier ministre entend connecter tout le sous-continent rural, soit 700 à 800 millions de gens sans accès à Internet, Be-Bound est sur le point de relayer le système inefficace qui a déjà coûté des centaines de milliards de roupies au pays. Albert Szulman apporte la solution du « dernier kilomètre », le seul maillon qui vaille. 2017. Il est sur le point de retourner finaliser l’accord avec le gouvernement indien, favorable à des solutions non américaines par crainte d’ingérence. La France, fournisseur stratégique d’une puissance économique ? Belle perspective économico-politique. Juillet : le patron de Be-Bound est renouvelé dans son mandat, obtient le quitus pour sa gestion. Une nouvelle augmentation de capital (près de 12 millions d’euros en cumul) lui donne les moyens décisifs. Septembre. Il est… révoqué – le procès en cours l’empêche d’entrer dans les causes réelles. Une assemblée générale extraordinaire entérine par surprise le 4 septembre son exclusion de la société qu’il a créée. Le contrat indien, auquel les actionnaires semblent en fin de compte ne pas avoir cru, n’est pas signé. Près de six mois après ce règlement de compte à Be-Bound Corral, la boîte rêvée d’Albert Szulman est loin de changer le monde et ne semble pas générer de revenus.

Scale-up Booster : d’emblée l’échelle planétaire

Albert ne participera pas au voyage d’Emmanuel Macron en Inde en novembre 2017 alors que son siège dans l’avion présidentiel était prévu. C’est un échec dont il retirera, dit-il, humilité et clairvoyance. « Mais je suis une mauvaise herbe qui s’accroche », sourit l’entrepreneur à l’humour intact. À peine remis du choc, notre fin connaisseur de la Silicon Valley reprend contact avec le Français qui, à l’époque, l’avait cornaqué au sein d’un programme d’accélération des start-up françaises piloté par USMac (US Market Access Center Inc.), le grand facilitateur d’accès des compagnies étrangères aux États-Unis. Un Français nommé Michel Ktitareff. Cet ancien journaliste correspondant des Échos en était même venu à devenir le directeur commercial aux États-Unis de Be-Bound avant de partager le sort de notre « rebondisseur ». Avec Laurent Delaporte, autre serial entrepreneur passé par l’école Microsoft, le trio crée Scale-up Booster en août 2018. But : accélérer à son tour les start-up françaises à l’international en combattant le sacro-saint dogme antiproductif qui veuille qu’une jeune pousse française fasse ses preuves dans l’hexagone avant de pointer le nez outre-Atlantique. « Or 95 % des entreprises nées en France qui débarquent à l’international après avoir subi les lenteurs bancaires et administratives, plus le frein des grandes entreprises, se présentent cinq fois plus petites que leurs concurrents. Dramatique. » Scale-up Booster se donne un atout exceptionnel : il a signé un partenariat exclusif avec le géant USMac déjà nommé, accélérateur inouï sur 60 pays pour des milliers d’entrepreneurs. Ce qui n’empêche pas les trois associés de développer un modèle de développement original : les start-up françaises qu’ils accompagnent les rémunèrent pour qu’elles soient en mesure de générer des revenus et en vivre en l’espace de quelques mois, de s’ancrer à 360° sur le monde entier et de conserver leur écosystème en France pour y générer les emplois de demain. De quoi, peut-être, faire en sorte que Szulman se retrouve bientôt dans l’avion présidentiel ?

Olivier Magnan

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