Francis Perrin, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques, et spécialiste des enjeux énergétiques, décrypte la chute historique du cours du pétrole américain observé le 20 avril. Il dresse le tableau d’une crise pétrolière mondiale accélérée par le confinement et l’effondrement de la demande.

ÉcoRéseau Business : La chute des cours est-elle à mettre sur le compte du manque de réactivité de la part des pays producteurs de pétrole ?

Francis Perrin, Iris

Francis Perrin : Les pays de l’Opep + (ndlr : groupe informel réunissant les 13 pays membres de l’Opep ainsi qu’une dizaine de pays producteurs de pétrole) n’ont pas réussi à trouver un accord de réduction de leur production lors de la réunion d’urgence du 6 mars à Vienne. La Russie a refusé l’accord de réduction et l’Arabie Saoudite s’est donnée pour priorité de défendre sa part sur le marché pétrolier en augmentant massivement sa production. On se retrouve donc en surproduction massive, alors qu’en avril, la demande pétrolière mondiale chute de 20 à 30 millions de barils par jour.

En 2019, la demande quotidienne était de 100 millions de barils. Comme les pays producteurs n’ont pas réduit leur cadence et que la demande s’effondre, les prix ont baissé inévitablement. Il aura fallu attendre un mois, pour que, le 12 avril, les pays producteurs revoient leurs positions et se mettent d’accord pour réduire conjointement leur production à partir du 1er mai.

Que dire de la baisse historique, jusque dans le négatif, des cours à New York ?
Les prix négatifs, c’est vraiment exceptionnel. Ils portent précisément sur les prix du West Texas Intermediate (WTI), une qualité de pétrole cotée sur le marché du New York mercantile exchange (NYMEX). Sur ce marché, des contrats prévoient des livraisons de pétrole pour mai, juin, juillet… En l’occurrence, le contrat pour des livraisons en avril expirait le mardi 21. Certains producteurs ne trouvaient pas d’acheteurs et n’avaient pas d’installations de stockage, ils ont donc été contraints de brader leurs barils et, en dernier recours, de payer les acheteurs car ils devaient absolument se débarrasser de ce pétrole.

Mais c’est un épiphénomène qui concerne une qualité de pétrole et un type de contrat précis, ce n’est pas représentatif des prix du pétrole aux États-Unis et dans le monde. C’est un événement spectaculaire qui montre l’ampleur de la crise pétrolière qui s’accentue depuis plusieurs mois. La crise pétrolière n’est pas devant nous, nous sommes en plein dedans.

Comment jugez-vous l’accord conclu par les pays de l’Opep et leurs partenaires ce 12 avril ?
L’accord de l’Opep + est inédit. C’est la chute inexorable des prix et ses conséquences néfastes pour leur économie qui ont poussé les pays producteurs à revenir sur l’échec du 6 mars. L’accord prévoit des réductions de production de 9,7 millions de barils par jour sur mai et juin, au moment où la crise de la demande s’annonce la plus importante. Ensuite, au second semestre 2020, les réductions seront de 7,7 millions de barils par jour puis de 5,8 millions de barils par jour du 1er avril 2020 jusque fin avril 2022. C’est donc un accord massif et sans précédent. Sera-t-il suffisant ? Peut-être pas pour rééquilibrer le marché au second trimestre 2020 vu l’effondrement de la demande, mais il peut laisser espérer un rééquilibrage au second semestre 2020.

Quelles sont les conséquences de la crise pétrolière pour les pays producteurs de pétrole ?
Tous les pays producteurs sont touchés, voire frappés de plein fouet par la crise pétrolière actuelle. Mais évidemment, ces pays ne sont pas impactés de la même façon. Même si les États-Unis est le premier pays producteur de pétrole et que l’or noir est très important dans son économie, ses sources de revenus sont très diversifiées. Les conséquences économiques et sociales aux États-Unis sont bien sûr importantes et des entreprises vont faire faillite et supprimer des emplois, mais ce n’est en rien comparable avec la situation des pays en développement qui dépendent des revenus pétroliers.

On peut citer le pétrole en Arabie Saoudite, en Irak, en Angola ou au Venezuela et le pétrole et le gaz en Algérie, au Nigéria et en Russie. Pour ces pays, les conséquences sont catastrophiques. On peut espérer que la crise pétrolière sera contenue au second semestre, avec le déconfinement. Qui dit économie mondiale qui repart, dit plus de déplacements humains et matériels et donc, plus d’utilisation de carburants pétroliers.

Propos recueillis par Adam Belghiti Alaoui

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