À quoi ressemble une relocalisation en France ? 

Sans doute l’une des obsessions du moment pour le gouvernement : les relocalisations. Si bien qu’il n’a pas hésité à inclure dans son plan « France Relance » la baisse de 10 milliards d’euros des impôts de production. Une nécessité pour le président de la République Emmanuel Macron qui scandait en début de confinement : « Il y a des biens et des services qui doivent être placés en dehors du marché […] nous devons en reprendre le contrôle, construire plus encore que nous ne le faisons déjà, une France, une Europe souveraine », relocaliser pour plus de souveraineté et donc moins de… dépendance. Mais l’encouragement de l’État à revenir – car toute relocalisation sous-entend qu’il y a eu à l’origine délocalisation – apparaît-il suffisant ? Analyse en compagnie de deux entreprises qui ont fait le choix de la relocalisation partielle, Lucibel et Biosynex.

Un certain nombre d’entreprises n’ont pas attendu le réveil du gouvernement pour entamer un processus de relocalisation. Et ce n’est pas Lucibel qui dira le contraire. L’entreprise spécialisée en technologie LED a décidé en 2014 – un monde encore étranger au syndrome Sars-CoV-2 –, de fermer son usine en Chine. Sacrifier Shenzhen au profit de Barentin, commune située en Normandie. Six ans plus tard, en pleine crise sanitaire, Biosynex, société qui s’occupe notamment de la fabrication de tests de diagnostics en tout genre – grippe, angine, VIH et bien sûr covid, etc. – choisit de relocaliser une partie de sa production, celle de l’assemblage de ses tests de dépistage de la covid-19. À Illkirch-Graffenstaden, retenez au sud de Strasbourg, en Alsace. Pourquoi ? Frédéric Granotier, président et fondateur de Lucibel, et Larry Abensur, PDG de Biosynex, nous expliquent les raisons qui ont motivé leur choix, les obstacles et les retombées de ce processus de relocalisation. 

Abaisser les coûts  du transport et promouvoir le made in France

Pour le patron de Lucibel Frédéric Granotier, plus possible de poursuivre l’aventure chinoise : « C’était très compliqué de gérer une usine en Chine, nous avons été victimes d’atteinte à la propriété intellectuelle, des copies de brevets se sont retrouvées chez nos concurrents avec la complicité parfois de nos propres salarié·es chinois·es. À côté de ça, les ouvrier·ères en Chine ne respectaient pas toujours le process qualité défini par le groupe Lucibel », déplore-t-il. Un calvaire qui a donc pris fin en 2014. Relocaliser a aussi permis à l’entreprise technologique de diminuer les coûts du transport et les délais (six semaines d’acheminement par bateau entre la Chine et la France). De plus, « faire venir nos produits par avion constituait un non-sens à la fois économique, environ un tiers de notre marge brute était englouti par le transport aérien, et écologique », explique Frédéric Granotier. De son côté, Biosynex a fait face à un afflux de demandes en France, « nous avons été fortement sollicités, c’est pourquoi nous avons relocalisé l’assemblage de nos tests covid, ce fut une opportunité stratégique, on manquait de tout en France, il y avait un réel enjeu », décrit Larry Abensur. Et c’est ce manque de tout – et surtout de médicaments – qui a conduit le gouvernement à prôner des mouvements de relocalisation, pour les laboratoires pharmaceutiques français par exemple. 

Relocaliser, c’est aussi avoir la mainmise – du moins un meilleur contrôle – sur la chaîne de production. Essentiel de ne pas « dépendre d’un fournisseur en particulier […] aujourd’hui, environ 50 % de notre activité se révèle – en partie – produits en France ; dont 10 à 15 % intégralement made in France », souligne le président de Biosynex, Larry Abensur. Ce tampon estampillé fabriqué en France, le fondateur de Lucibel est lui aussi « fier de le promouvoir », gage sans doute de qualité, conscient aussi de la nécessité de « se rapprocher des client·es français·es et européen·nes. » Voilà pourquoi Frédéric Granotier a opté pour Barentin. La relocalisation s’est opérée au sein d’un ancien site industriel de Schneider Electric (environ 12 400 mètres carrés).

Des obstacles et la nécessité de se ré(organiser)

Relocaliser, peut-être, mais aucune entreprise ne se détourne de son objectif initial – pas forcément le seul mais condition sine qua non de pérennité –, celui de la recherche du profit. D’où la volonté de modifier sa chaîne de production pour éviter que relocalisation rime avec fardeau. Chez Biosynex, place donc à l’automatisation : « Avant, notre production était semi-automatisée, désormais elle le sera totalement. Une manière pour nous de rester compétitifs », précise Larry Abensur. Idem pour Lucibel, qui a dû procéder à un « reengineering complet ». Frédéric Granotier avance que son entreprise a retravaillé la « conception de ses produits en simplifiant leur fabrication et leur assemblage ». Résultat, Lucibel a vu le temps moyen d’assemblage d’un luminaire Tubular passer de 30 minutes, lorsqu’il était fabriqué en Chine, à 10 minutes pour une fabrication en Normandie. 

Lucibel ou Biosynex, toutes deux plaident davantage pour une relocalisation partielle et non totale. Produire en France et vendre en France a du sens pour les biens haut de gamme, « où la présence d’une forte valeur ajoutée pourra justifier l’élaboration de prix plus élevés », illustre le PDG de Biosynex. Difficile en revanche de lutter face à ses concurrents en produisant « les entrées de gamme » sur le sol français, estime Frédéric Granotier. Deux entreprises qui veulent donc renforcer leur mouvement de relocalisation, mais qui n’en restent pas moins conscientes des limites d’une production 100 % française. 

Pour Lucibel, la fermeture de l’usine en Chine en 2014 a aussi débouché sur des imprévus : « Nous avons été surpris du niveau des coûts de la CVAE (Cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises) et de la CFE (Cotisation foncière des entreprises) à Barentin », concède le fondateur de l’entreprise de LED, qui regrette également « la baisse des droits de douanes pour les importations de produits chinois, un obstacle à la fabrication de produits français ». 

Des retombées positives

Il a fallu accompagner ces relocalisations, c’est pourquoi les deux entreprises françaises ont embauché. Dans les locaux de Biosynex « nombre d’intérimaires ont d’abord participé à l’assemblage des tests de diagnostic covid afin de soutenir la demande accrue au plus fort de la crise sanitaire », mais à partir de novembre-décembre, « une dizaine de personnes devraient être embauchées chez nous, un personnel alors plus qualifié et pour des contrats de plus long terme. Non négligeable puisque – globalement – nous sommes entre 180 et 200 salarié·es », chiffre Larry Abensur. Même son de cloche chez Lucibel où la relocalisation a bénéficié à la main d’œuvre locale. Car malgré la ruralité du territoire, « nous n’avons pas rencontré de difficultés à trouver une main d’œuvre qualifiée, je suis très satisfait, les gens en Normandie ont un goût de l’effort et veulent travailler », décrit Granotier qui encore aujourd’hui « ne regrette pas sa décision de s’être relocalisé à Barentin ». Sans compter les effets indirects et bénéfiques qu’entraîne une relocalisation pour d’autres entreprises, à l’instar de celles qui ont participé à l’équipement robotique de Biosynex. 

Et si c’était le bon moment pour se lancer ? D’un côté, le gouvernement entend montrer son soutien aux entreprises via la baisse des impôts de production, de l’autre, une entreprise a-t-elle intérêt à chambouler toute ou une partie de son activité en pleine crise, d’autant plus marquée par des sursauts sanitaires ? Larry Abensur voit d’un très bon œil cette réduction d’impôts de production, et son entreprise a bénéficié de « subventions de la région Grand Est à hauteur de 450 000 euros ». Pour Frédéric Granotier, c’est le « bon moment pour relocaliser. Il y a eu comme une prise de conscience de la part de la population, qui semble s’attacher davantage au made in France ». Le gouvernement doit poursuivre son effort d’accompagnement pour rendre effectifs d’autres projets de relocalisation. 

Deux entreprises, deux patrons, qui ne regrettent absolument pas leur décision. Toutes deux tendent à cultiver leur ancrage en France sans penser toutefois 100 % made in France. Pour Biosynex par exemple, si la relocalisation récente découle d’une opportunité liée à la crise sanitaire, demain – et on l’espère –, les tests covid devraient se réduire, mais derrière, « nous envisageons l’assemblage d’autres types de tests en France comme celui de la grippe ou d’autres maladies amenées à perdurer », souligne Abensur. Reste à savoir si toutes les entreprises peuvent se « permettre » une relocalisation, pensez notamment à l’univers très concurrentiel du textile… Qu’importe, la machine est en route. Et s’apprête à faire demi-tour pour la France. 

Geoffrey Wetzel

Au Sommaire du dossier 

1. Interview Agnès Pannier-Runacher

2. La relocalisation dans tous ses états

3. À quoi ressemble une relocalisation en France ?

4. Mapping de l’innovation : Les firmes délocalisées un peu partout dans le monde…et qui ne se relocaliseront jamais

 

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