Nos PME vont-elles rater leur transition numérique…?

«Comment la France peut-elle rattraper son retard ? » Pas de doute, quand un rapport officiel arbore un tel titre, le ton est donné, et il n’est pas très positif ! Le rapport, c’est celui de la Délégation aux entreprises de la Haute Assemblée, et la rapporteuse se nomme Pascale Gruny, sénatrice de l’Aisne. Et de fait, la France se positionne seulement au
15e rang du classement de la Commission européenne de 2019 fondé sur l’indice DESI (Digital Economy and Society Index), relatif à l’économie et à la société numériques. Elle est donc bien en dessous de la moyenne européenne. Depuis des années. Malgré un grand nombre de mesures déployées par les présidents et les gouvernements successifs. Pas de doute, nos PME subissent l’informatique comme une contrainte. Elles ont pourtant totalement tort.

Les dirigeants en dessous de la moyenne

Donc, les PME françaises ont du mal à s’emparer du numérique. Parmi 32 % des patrons qui renoncent à « faire quelque chose parce qu’il fallait utiliser Internet » figurent des artisans, des commerçants et des chefs d’entreprise, révèle une enquête 2018 sur L’illectronisme en France du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) ! C’est bien au-delà de la moyenne nationale. Deux Français sur dix renoncent ainsi au numérique et à ses avantages. Ce sont donc des millions de personnes et d’entreprises qui sont concernées.
Elles passent à côté des opportunités numériques.

Le CA du e-commerce des PME ne représente que 3 % !

Dans le commerce électronique, deux tiers des consommateurs français achètent en ligne. Mais seulement 15 % des PME françaises vendent en ligne, selon le classement DESI. Malaise. Car ce sont donc près de 3 millions d’entreprises qui se privent des marchés ouverts par le numérique. Sans compter la création de nouveaux produits ou services liés, soit des milliards d’euros. Le diagnostic : les entreprises ne suivent pas les évolutions de leurs clients et partenaires. Or les Français réalisent plus fréquemment des achats en ligne que leurs voisins européens (65 % contre 53 % des citoyens de l’Union européenne). L’achat numérique est bien culturellement ancré chez le consommateur français. Mais les entreprises, faute de site d’e-commerce efficace, se privent seules de millions de consommateurs potentiels en France et dans le monde.
Faut-il donc croire que seules les entreprises natives du numérique, start-up­ avant tout, restent dans la course, au détriment d’un tissu de PME dangereusement « larguées » par la force des choses ? Pas forcément : la société de fonte de cloches Cornille-Havard, installée depuis 1865 à Villedieu-les-Poëles dans la Manche, s’est lancée, dès les années 1990, dans la réalisation de sites Internet pour vendre ses produits dans le monde entier ! Dans la « France dite profonde », pourvu que la zone numérique soit bien couverte, de jeunes entreprises, telle Jeuxvideo.com implantée à Aurillac, sont devenues leader dans leur secteur par leur passage en ligne.

Les outils numériques ne sont pas utilisés

Les outils numériques existent au service de la productivité. Mais nos entreprises s’en dotent-elles ? Non, et ce constat est terrible. D’une manière générale, une entreprise de grande taille sur trois seulement affirme utiliser certains outils numériques. Pour les PME, ce chiffre se réduit à une sur dix d’après une étude de l’Association française pour le nommage Internet en coopération – Afnic. À peine un quart des PME françaises et 11 % des TPE se sont emparées de l’automatisation de la chaîne logistique, alors que près de la moitié des PME danoises ou allemandes ont mis en place des solutions numériques. Mais pour quelles raisons ou, plutôt, à cause de qui ? La plupart du temps, c’est la faute du dirigeant, faute de culture numérique. « Un tiers des dirigeants de ces TPE-PME ne sont pas à l’aise avec les outils numériques, mais la majorité ne souhaitent pas d’aide pour leur transition numérique. Et un sur quatre ne pense pas qu’une telle évolution soit inéluctable d’ici à 2025 », déplore la sénatrice Gruny au fil de son accablant rapport. D’autres réticences sont également pointées : l’organisation interne, qui reste rigide. Les compétences en numérique, difficiles à acquérir. Le manque de marges financières, également un obstacle (les marges opérationnelles des PME françaises se révèlent de 10 points inférieures à la moyenne européenne). Enfin le manque de temps constitue une contrainte. Faute de s’inscrire dans le système de numérisation des achats, les PME risquent la disqualification, ce dont elles n’ont pas toujours conscience. « Si une PME sous-traitante n’est pas équipée en échange de données informatisé, EDI, elle risque d’être “déréférencée” par l’entreprise donneuse d’ordre », souligne le rapport. Moralité : « Les PME qui ne suivent pas risquent l’éjection du marché. » Mais celles qui suivent se retrouvent souvent démunies face aux cyberattaques ! Quatre PME sur 10 ont subi des attaques informatiques. Elles en sont même parfois victimes sans le savoir. Avec le cortège de la descente aux enfers : perte de confiance en interne, perte de celle de leurs partenaires, pertes d’argent, des données ou encore des informations stratégiques.
Un passage aisé au numérique ? Utopie.

Quelle souveraineté ?

Dans le registre catastrophique, nous n’en avons pas fini. Tout optimiste soit votre magazine, il faut parfois aller jusqu’au bout d’une analyse que le rapport accablant du Sénat peine à positiver ! Aux échelles nationale et européenne, cette situation globale au sein des TPE et PME risque d’enclencher un appauvrissement des territoires, entraîner une vassalisation des économies et enclencher une nécessité de souveraineté numérique des nations.
Selon plusieurs études citées par le rapport, « les grandes entreprises dominatrices dans leur secteur définissent et mettent en œuvre leur stratégie à l’aide d’outils et de méthodes qui appartiennent à une époque révolue alors que le numérique dévore le monde ». L’enjeu de la numérisation des PME est vital. Faute du passage au numérique, elles s’excluent de la dynamique, des marchés, des écosystèmes et de la société tout entière. Rien que ça…
Sur le plan macroéconomique, les conséquences frappent les économies française et européenne. Si la France dépassait la position moyenne qu’elle occupe pour la numérisation de ses entreprises, le gisement de croissance pourrait atteindre 245 à 390 milliards d’euros d’ici à 2025, selon les études du cabinet McKinsey. « Cette valeur proviendrait à la fois de la valeur ajoutée générée par les entreprises et du “surplus” capté par les consommateurs », affirment les consultants. À l’échelle européenne, ce sont plusieurs points de croissance du PIB.

Alors comment faire ?

Plusieurs actions en cours et de nouvelles (lire encadrés) se proposent d’accompagner les acteurs vers les mutations.
L’une des solutions réside dans la mise en place de plates-formes d’intelligence artificielle à l’échelle européenne.
Une autre consiste à prendre au vol la révolution en cours, celle de la « blockchainisation » de l’économie et de la société. « Cette “productivité des échanges collaboratifs” va permettre aux petites entreprises travaillant en réseau d’être davantage performantes que les plus grandes entreprises. La “chaîne de blocs” de deuxième génération dépasse la sécurisation des transactions financières pour concerner tous les actes de la vie économique, grâce au “contrat intelligent” », affirme la sénatrice redevenue optimiste.
L’alliance de l’intelligence artificielle et de la blockchain va profiter aux PME innovantes qui vont mettre en lien directement le producteur et l’usager, en apportant de la traçabilité et de la fiabilité, en assurant une relocalisation de la production. Peu importerait pour une PME d’avoir raté la plate-formisation de l’économie si elle sait profiter de cette nouvelle inflexion en se repositionnant. « Tout est encore possible » et « il est encore temps de rentrer dans le jeu », conclut de manière un peu forcée le rapport d’alerte. Il est temps, certes, comme il est encore temps de sauver la planète à l’heure où son poumon vert brésilien part en fumée ? Pour les PME, poumons de l’économie hexagonale, l’heure n’est peut-être plus à la transition numérique, mais au passage massif au numérique. Maintenant.

Scarlett Revillon

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