Le Continent a-t-il intérêt à larguer les amarres du Royaume-Uni ?

À 11 heures, heure de Londres, le 29 mars 2019, le Royaume-Uni quittera l’Union européenne, sauf coup de théâtre. Tandis que Theresa May, Première ministre, balance entre les négociations avec l’UE et les tractations avec le clan conservateur, toute l’Europe continentale se prépare au changement. Qui perd, qui gagne ? Le verre de cherry est-il à moitié plein ou à moitié vide ?

«Il faut espérer le meilleur… et se préparer au pire. » En escale à Paris pour une matinée de conférence organisée par l’AFTE (Association française des trésoriers d’entreprise), Olivier Guersent, directeur général de la Direction générale Stabilité financière, Services financiers et Union des marchés de capitaux (Fisma), n’a pas caché l’inquiétude que lui inspire le Brexit. Le fonctionnaire européen est allé jusqu’à mettre en garde en garde son auditoire : « Tout le monde doit se préparer au scénario catastrophe. » En clair, la sortie du Royaume-Uni pourrait générer de lourdes conséquences sur la santé économique du Vieux Continent. Depuis des mois, l’ensemble des forces économiques européennes se préparent à encaisser le choc. Et si un scénario plus optimiste se dessinait ? Pour l’heure, ce n’est pas celui de Theresa May. Le 21 septembre, la réunion des « encore Vingt-Huit » à Salzbourg, en Autriche, autour d’elle ne lui a ouvert aucune porte : sa sortie sur mesure, le Chequers, se présente mal, retoqué par la majorité des Européens, Emmanuel Macron en tête. D’où la réaction de la Première ministre que les tenants du hard Brexit voudraient voir partir : elle a brandi, justement, la menace de ce hard Brexit, un Brexit pur et dur, comme si le Vieux Continent allait en subir des conséquences sévères alors même que c’est le Royaume-Uni qui, selon plusieurs études, irait tout droit à la catastrophe… Ce qui n’empêche pas la presse populaire britannique de tirer à boulets rouges sur les « racailles européennes ».

Des marchés financiers secoués

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne prendra plusieurs années (une dizaine, selon le gouvernement britannique). Pourtant, l’inquiétude des acteurs économiques a flambé dès le lendemain du vote. Premiers concernés : les marchés financiers. Les Bourses européennes – et notamment celles de Londres, Paris et Francfort – se sont immédiatement repliées dans la foulée du referendum. Dans le même temps, le cours de l’or a progressé, signe que les investisseurs étaient en recherche de valeurs refuges. La confusion financière n’aura duré que quelques tours de cadrans de Big Ben, mais elle témoigne de la fébrilité des acteurs économiques face à ce changement majeur de paradigme. Car s’il est une donnée avec laquelle les marchés ne savent pas composer, c’est bien l’incertitude. Et pour l’heure, les modalités de sorties de l’Union européenne dressent surtout une série de flous. Les experts du Trésor britannique ont fait état d’une perspective terrible pour le contribuable : chaque foyer devra supporter une perte de revenus de l’ordre de 5 400 euros par an. Le PIB du Royaume-Uni risque un retrait de 6 % par rapport à l’avant-Brexit, à horizon 2030. Et la liste des malheurs s’allonge : augmentation du nombre de chômeurs (le consultant PWC chiffre à 950 000 le nombre d’emplois détruits au détour du Brexit), risque d’implosion géopolitique entre le Royaume-Uni et l’Irlande, velléités d’indépendances de l’Écosse…

Une économie réelle à redessiner

Londres et Bruxelles cherchent encore à s’entendre sur un accord de sortie. En l’absence d’agreement commercial négocié, les pays voisins de la Grande-Bretagne devraient renouer avec des tarifs douaniers élevés. Exemple révélateur de la situation actuelle, celle des ports de fret et de marchandises. Avec un volume de fret annuel de 15 millions de tonnes, le Royaume-Uni est actuellement l’un des principaux partenaires commerciaux maritime du port d’Anvers. Dans l’expectative, l’autorité portuaire planche dès à présent sur la mise en place de nouvelles mesures pour conserver sa relation commerciale avec la Grande Bretagne : « L’impact effectif du Brexit demeure incertain. L’année dernière, les échanges commerciaux avec le Royaume-Uni ont reculé de près de 8 %, probablement en raison de cette incertitude. Alors que le Brexit approche à grands pas, nous voulons nous concentrer sur le maintien, voire l’expansion, de notre position commerciale avec nos partenaires d’outre-Manche », explique Jacques Vandermeiren, CEO et président du comité de direction de l’Administration portuaire d’Anvers. Au cours de la période de transition, l’Organisation mondiale du commerce a estimé à 7,2 milliards d’euros par an le coût à supporter pour les exportateurs britanniques en droits de douane. Difficile dans ces conditions pour Airbus et BMW de ne pas opter pour le rapatriement. Dès lors, sepuis plusieurs mois, de nombreuses entreprises ont opéré leur mouvement de repli en créant des succursales européennes. Un phénomène particulièrement prégnant au sein des secteurs banque et assurance. Exemple : l’assureur QBE qui a récemment reçu l’approbation du régulateur belge pour établir sa filiale à Bruxelles. Mais rapatriements ou pas, le vote anti-Europe des Britanniques laisse planer sur les entreprises françaises un danger déjà chiffré : selon le cabinet Euler Hermes, six pays, au premier rang desquels la France, subiraient de plein fouet le hard Brexit : « Jusqu’à 3,2 milliards d’euros de pertes additionnelles à l’export d’ici à 2019 ». N’anticipons pas dans le catastrophisme : selon l’aveu même du cabinet, cette forme de stress test évoque le pire des scénarios, en l’absence improbable d’accords de libre-échange avec l’UE.

Perspectives d’emplois

Un signe positif : les Gafa et les grands industriels n’ont pas prévu de réduire leurs investissements outre-Manche. En revanche, les secteurs banque, assurance et gestion d’actifs ont entamé leur repli. L’avenir des banquiers et des assureurs européens installés à Londres semble pour le moins sujet à caution, Goldman Sachs et UBS ont notamment indiqué dès mars 2017 vouloir réduire le nombre de postes disponibles en Angleterre. Mais pour en créer dans d’autres pays. Une récente étude, livrée par Paris Europlace, révèle que le Brexit impliquerait la réinstallation ou la création de 3 500 emplois directs dans la capitale française. Pour le cabinet de recrutement PageGroup, « après une période de latence, les activités de marché en France commencent à bénéficier d’un appel d’air lié à la préparation du post-Brexit ». Autrement dit, le secteur bancaire, selon le cabinet, devrait au cours des prochains mois devenir fortement pourvoyeur d’emplois en France. Parmi les compétences les plus recherchées, les experts règlementaires, les techniciens gestionnaires et les chargés d’affaires (les candidats de deux à cinq ans d’expérience prétendent à un salaire annuel de 45 000 à 55 000 euros). D’autres secteurs pourraient bénéficier de l’isolement de l’île britannique : l’immobilier d’entreprise, déjà pratiquement revenu à jeu égal avec le si rentable Grand Londres (19,5 milliards d’investissement en France contre 21,22 outre-Manche), pourrait se retrouver le grand gagnant si les investisseurs, déjà attentistes, se tournent vers Paris. Le transport aérien attend les probables relocalisations sur le continent des easyJet et autres Ryanair. Quant à l’industrie automobile française, elle aurait pratiquement intérêt à ce qu’un hard Brexit n’oblige les Britanniques qui exportent 45 % de leurs productions vers l’Union européenne à subir une taxation de l’ordre 10 %. Au profit des Français et des Allemands. Sans oublier que Nissan et Toyota n’hésiteront pas à déserter l’Angleterre si des accords avec l’UE (probable) n’intervenaient pas.

 

 

Bilan : les secteurs français les plus « brexités » seront l’automobile (manque à gagner de 1,2 milliard d’euros, selon Euler Hermes), les outils et les équipements (- 0,8 milliard), l’agroalimentaire (- 0,8 milliard d’euros) ou encore la pharmacie (- 0,6 milliard). Mais pour la France, l’affaiblissement de la perfide Albion pourrait signifier, on l’a vu, des basculements favorables à l’emploi et à la croissance à long terme. Si entreprises et investisseurs quittent le Royaume-Uni, la place de marché parisienne en accueillera logiquement une partie, sans oublier toutes celles qui, à l’heure où l’Angleterre constituait le sas européen le plus attractif (marché du travail très flexible, fiscalité favorable, stabilité financière), n’auront aucune raison de miser sur Londres (40 % des sièges sociaux européens des 250 plus grandes multinationales !).

Ultime raison de ne pas déprimer : qui dit rétablissement de la frontière, dit visa pour travailler et demeurer au Royaume-Uni. Y compris pour les footballeurs Français champions d’Arsenal, de Manchester et autres équipes ennemies héréditaires. Non, décidément, le verre de cherry est à moitié plein !

Chloé Consigny

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