Une ambiance haute en couleurs...
Une ambiance haute en couleurs...

Echec à la précarité

Chaque jour, Emmaüs Défi accueille des dizaines de sans-logis. En venant travailler quelques heures par semaine, les 115 salariés en insertion reconstruisent leur parcours pour sortir de la rue. Enquête.

Assis sur des bancs en plastique posés devant le magasin, les premiers arrivés s’échangent des feuilles et du tabac à rouler en buvant du café. Il est 8h30 dans cette petite rue du XIXe arrondissement de Paris. Comme dans n’importe quelle société, on discute météo, drague, foot… Pourtant, la demi-douzaine de travailleurs qui s’apprêtent à débuter ici leur journée ne sont pas des employés comme les autres : ils ont passé la nuit dans la rue, sous une toile de tente ou dans un foyer d’accueil. S’ils sont ici ce matin, c’est parce qu’ils ont été repérés par les Maraudes Parisiennes, qui les ont orientés vers Emmaüs Défi. Ils participent à « Convergence », un programme de réinsertion piloté par l’organisme. Selon les profils, ils viennent travailler entre quatre et 25 heures par semaine dans les 900 mètres carrés du magasin. « On ne demande pas de performance, pas de rendement. Tout ce qu’on veut, c’est qu’ils arrivent à l’heure, et pas trop bourrés, résume Hélio, éducateur de rue depuis 23 ans, à l’authentique gouaille parisienne. Ce n’est pas facile : quand tu es dans la rue depuis un moment, tu n’as plus aucune notion du temps, tu vis dans une autre réalité. » Barbe de trois jours et sourire indéboulonnable, Hélio accueille les nouveaux arrivants, et les aiguille vers leurs missions de la journée. Chacune de ces tâches tourne autour des meubles, vêtements et objets divers donnés par les particuliers : il faut collecter, démonter, trier, étiqueter, présenter, réparer, remonter… « Tout le monde peut travailler chez Emmaüs Défi, le travail s’adapte à la personne, résume Rémi Tricart, directeur du chantier d’insertion. Le but du jeu est de permettre à des personnes qui sont dans la rue, qui n’ont pas d’emploi, parfois depuis cinq ou dix ans, d’avoir une deuxième chance et de repartir sur une activité économique valorisante. »

« Maintenant, c’est notre meilleur chauffeur »

L’intérieur du magasin a des faux airs de caverne d’Ali Baba. Machines à laver, commodes en bois massif, chaînes hi-fi, tissus en gros… Le tout est vendu environ un quart de son prix. « Notre priorité, c’est que les personnes les plus défavorisées puissent s’équiper, mais le magasin est ouvert à tous, explique Rémi Tricart. Nous sommes face à des gens en grande difficulté financière, mais nous avons aussi une clientèle très parisienne qui va venir chercher, par exemple, une table en formica des années 70. Ils savent que c’est ici qu’ils la trouveront. » En effet, on trouve ici une multitude de meubles vintage à faire pâlir d’envie le plus branché des bobos parisiens. Tous les mercredis et samedis, lorsque le magasin ouvre ses portes, il est pris d’assaut par une population qui mêle curieux, brocanteurs, ou encore accessoiristes de cinéma. En flânant dans les vastes allées, baignées dans la lumière du soleil qui filtre à travers la vaste verrière du plafond, il est difficile de croire qu’avant l’arrivée d’Emmaüs Défi, l’immeuble était un gigantesque squat insalubre. « Quand nous sommes arrivés ici, tout était abandonné depuis quinze ans », se souvient Hélio. A l’époque, les trois sous-sols étaient investis par des prostituées et des fumeurs de crack. Moussa, un grand black d’une trentaine d’années, était l’un d’eux. Comme des dizaines d’autres, il a été orienté vers des organismes qui leur ont permis de se loger. « Maintenant, il conduit les camionnettes pour la collecte et les livraisons, c’est l’un de nos meilleurs chauffeurs », sourit Hélio. Aujourd’hui, Moussa fait partie des 115 salariés en insertion que compte Emmaüs Défi. Au premier sous-sol, il s’occupe avec une demi-douzaine de collègues du chargement des camions qui vont livrer aux particuliers les meubles qu’ils ont achetés au magasin la semaine dernière. Au lendemain du match Brésil-Allemagne, l’ambiance est joviale. « Aïe aïe aïe, Marco ! Les fesses ont encore rougi, non ? 7-1, Marco ! Je vais demander la nationalité allemande, moi ! » Arrivé du Brésil il y a six ans, Marco encadre les travaux : il fait partie des 35 salariés permanents de la structure. Esquivant tant bien que mal les vannes qui fusent sur l’élimination de l’équipe brésilienne à la Coupe du monde, il saute dans un véhicule utilitaire pour partir en livraison avec Marian, un Rom d’une quarantaine d’années qui passe son premier jour à Emmaüs Défi. Dans le camion, Marian sort un vieux plan de Paris pour s’occuper de la navigation pendant que Marco lui explique les règles du jeu. « Ici, il faut que tu fasses l’effort de parler français, afin de pouvoir travailler avec les autres. Tu comprends ? » – « Compris, chef », opine-t-il. Marian habite au Bois de Vincennes, il profite du trajet pour confier une galère : il y a trois jours la fermeture éclair de sa tente a cassé, et son abri de fortune a pris l’eau. « Nous allons te faire passer un duvet sec. En revanche, nous n’avons pas de tente de rechange. Je vais passer des coups de fil, nous allons voir ce que nous pouvons faire », assure Marco.

Passerelle

Une demi-heure plus tard, les deux hommes sonnent à la porte d’un petit appartement du XXe arrondissement, où ils sont accueillis par un jeune couple. Maud et Arnaud ouvrent la porte, ravis de recevoir l’armoire qu’ils ont achetée pour 130 euros il y a trois semaines. « Nous allons chez Emmaüs depuis que nous sommes tout petits. Nous devions être livrés l’après-midi même, il y a eu un petit cafouillage dans la livraison, mais il n’y a aucun problème, nous ne sommes pas pressés », sourit Maud. Le temps d’installer le meuble, et le tandem repart pour une autre livraison. La matinée est calme, ils n’ont que deux meubles à livrer aujourd’hui. Sur le chemin, Marco discute avec Marian des possibilités d’obtenir un emploi pérenne pour la suite. Comme pour tous les autres, l’expérience de Marian chez Emmaüs Défi ne durera qu’un temps. D’ici quelques mois, il devra quitter la petite équipe pour rejoindre l’un des nombreux partenaires de l’association, comme Carrefour ou Vinci. « Nous sommes une passerelle, explique Rémi Tricart. De par la structure du chantier d’insertion, nous ne sommes pas dans une démarche d’installation. Il faut que la personne reprenne confiance en elle, et qu’elle se prépare à aller vers d’autres installations professionnelles. ».

Infos Pratiques :
Emmaüs Défi
30 rue Riquet
Paris XIXe
Métro Riquet
Ouvert le samedi de 13h30 à 18h30 et le samedi de 10h à 18h

Emmaüs Défi – Innovons pour l’insertion à Paris

Antoine Pietri

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