Papiers glacés

Les kiosquiers sont aussi des chefs d’entreprise passionnés, forçats des quotidiens et du quotidien. La preuve.

27 avenue Hoche, dans le VIIIème arrondissement de Paris, 2 heures du matin. Martine Le Manach redonne vie à son kiosque dans l’air glacial. Le silence de la nuit est troublé par des passages sporadiques de voitures, et maintenant par le bruit discret de piles de papier déplacées. La propriétaire sera rejointe par son frère Christian Boissay à 3 heures, puis Laurent Vialade, un vendeur qu’elle emploie, l’épaulera à 6h30. A 58 ans, celle qui a déjà passé 20 ans dans le XIVème arrondissement installe avec toujours autant d’entrain journaux et revues dans ses rayonnages et sur le trottoir, un système de bâches permettant de gagner un peu de place sur le passage public.

Paris s’éveille…

C’est bientôt un univers chamarré qui émerge des ténèbres. Quelques chauffeurs de taxi s’arrêtent à 5 heures pour acheter leurs journaux avant tout le monde, se faufilant entre les magazines d’automobile, de mode, de cuisine, d’architecture, de restaurants. La couverture de Jean Cocteau dont on fête l’anniversaire, une photo de New-York griffée du titre « la ville qui ne dort jamais », puis plus proche du comptoir, la presse d’information générale. « Nous devons mettre un maximum de titres en présentation, regroupés par catégories, afin que le passionné en prenne plusieurs », relate Laurent Vialade qui exerce ce métier depuis dix ans, dont cinq à cet emplacement. Car ce paradis des flâneurs et des lecteurs est aussi une entreprise où les dirigeants et salariés travaillent 12 à 13 heures par jour et voient défiler environ 300 personnes. Les kiosques étaient surtout une affaire de famille. « Le métier se transmettait de génération en génération et Martine, dont la mère officiait déjà, représente la quatrième génération. C’était à l’époque un privilège et une bonne place, souvent occupée par des veuves de guerre. Dans les rotondes peu confortables dont on pouvait toucher les bords de chaque main, les chiffres d’affaires réalisés étaient beaucoup plus importants », retrace Laurent Vialade. Les temps ont changé et la crise de la presse n’a pas épargné les kiosquiers, qui tentent de résister en ajoutant à la vente de nouveaux produits comme les DVD, encyclopédies ou figurines. Le kiosque de l’avenue Hoche tire bien son épingle du jeu. « Nous sommes un cas particulier, puisque 70% de nos clients sont des sociétés », explique Martine Le Manach, tout en préparant activement les « services », assemblant les journaux et revues que les gens de Bouygues, LVMH ou Vivendi viendront chercher dans la matinée.

Âpreté du métier

Ces diffuseurs de presse, qui subissent les grèves à répétition des ouvriers du livre, la concurrence des journaux gratuits et d’Internet ou les abonnements à prix cassés proposés par les éditeurs, dissuadant les gens de venir acheter au numéro, font preuve d’une véritable abnégation. L’endroit est confiné, mais d’un froid polaire. « Le papier garde la fraîcheur, comme il conserve la chaleur durant la canicule. Il ne faut pas oublier que nous travaillons sur le trottoir », rappelle Laurent Vialade. Mais la plus grosse difficulté de la profession reste son impossibilité à influencer son marketing mix. Les kiosquiers ne choisissent pas les titres qu’ils reçoivent de Presstalis (anciennes NMPP) ou du Lyonnais MLP. Sur chacun des exemplaires vendus, ils touchent en moyenne 20% du prix total. « La commission la plus basse d’Europe », selon l’Union nationale des diffuseurs de presse (UNDP). Les invendus sont pléthoriques, mais les kiosquiers n’ont pas leur mot à dire sur les quantités. Résultat : 60% d’invendus, et autant de manutention pour des journaux qui ne rapportent pas un centime. « Les titres se sont multipliés, mais ils disparaissent plus vite également. Beaucoup de nouveaux éditeurs se font piéger, augmentent les tirages pour vendre plus de publicité, et ne s’attendent pas à de tels coûts de retours », laisse entendre Laurent Vialade. Ils n’ont pas non plus la main sur la publicité, très réglementée. MédiaKiosk, anciennement AAP, a racheté les concessions à la mairie. Ses équipes passent régulièrement pour ajuster les affiches. « C’est leur business. Le kiosquier est par essence rebelle et essaie d’influencer en douce l’agencement publicitaire », sourit Laurent Vialade, qui revoit l’alignement des EcoRéseau savamment placés. Autre point de friction, la surface occupée, qui est le double de ce qui était initialement prévu, grâce au système de bâches. « Il est plus intéressant pour nous de subir les remontrances et procès verbaux de la Mairie. Il faudrait repenser la configuration de ces kiosques », insiste Martine Le Manach.

Secteur de passion

Un Italien habitué décroche sans hésiter El Corriere della Sera. La presse internationale est un ballon d’oxygène pour ce kiosque. « Nous sommes des privilégiés dans ce quartier, nous parvenons encore à ne faire que de la presse », affirme Martine Le Manach, qui ne changerait pour rien au monde ce public « poli, éduqué, qui a un fort pouvoir d’achat. La proximité de sièges sociaux du CAC40 et de sociétés de mannequinat n’y est pas étrangère. Les relations n’étaient pas les mêmes dans le XIVème, où l’installation d’un McDonald’s dans le voisinage avait amené un public difficile à fréquenter. » Chez les diffuseurs de presse, le choix de l’emplacement, stratégique, se fait selon l’ancienneté. « Les journaux partent comme des petits pains. Viennent ensuite les magazines people achetés en priorité par des femmes. C’est grâce à elles que nous vivons. » Et malgré le surachalandage, les gens sont sensibles aux nouveautés. « Lorsque l’Opinion est sortie, beaucoup sont venus par curiosité. Les sociétés ont aussi inclus ce nouveau titre dans leurs commandes », observe Martine Le Manach. Certes dans la profession la nostalgie est de mise et l’âge d’or, « lorsque France Soir sortait huit éditions par jour », est souvent évoqué par les anciens. Mais quelques rayons de soleil viennent émailler le quotidien : la réapparition de vieux titres comme Lui, Jour de France, ou les pics de ventes dus à l’actualité comme au lendemain du match France-Ukraine. « Sans surprise, les exemplaires s’écoulent mieux lorsque les éditeurs optent pour des affiches publicitaires », constate Martine Le Manach, selon qui la retraite n’est pas envisageable. « Ce métier est ma passion, je suis habitée par le virus de la lecture et du contact avec les gens. » Après le rush de 9 heures pour l’arrivée au bureau, celui de midi pendant la pause déjeuner, et enfin celui de 17 heures à la sortie, les passages de clients emmitouflés dans leurs habits d’hiver se raréfient. Revues et journaux aux mille couleurs sont rentrés dans le kiosque, le cliquetis caractéristique du rideau de fer venant ponctuer une journée habituelle, à 19h30..

Eclairage

Mediakiosk, un acteur de la chaîne peu connu

L’ex-Administration d’affichage et de publicité (AAP) négocie depuis plus d’une centaine d’années avec les villes des conventions d’occupation d’espaces publics. Ce rouage essentiel de la chaîne construit les kiosques, les met à disposition des exploitants, assure la maintenance et paye une redevance. Ce « concessionnaire », qui se finance uniquement par les campagnes d’affichage, était auparavant une filiale des NMPP (Presstalis). Mais JCDecaux est devenu actionnaire majoritaire en 2011. Son parc est constitué de 774 kiosques en France, dont 406 à Paris et 501 en Île-de-France. « Contrairement aux idées reçues, nous avons créé 27 kiosques supplémentaires en 2013, notamment pour pallier les fermetures de maisons de la presse », précise Jean Paul Abonnenc, DG de Mediakiosk. Au-delà de son activité d’origine lui permettant de réaliser 27 millions d’euros de CA, cette entité de 89 personnes agit à Paris en délégation de service public : elle s’occupe de la formation des kiosquiers, soutient financièrement ceux qui sont en difficulté, les aide à créer des dispositifs pour vendre en plus de la presse des boissons, et demain parapharmacie et services de proximité. Mediakiosk les appuie aussi pour obtenir des subventions lorsqu’ils s’informatisent, afin qu’ils proposent des services de téléphonie et de billetterie.

Matthieu Camozzi

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