La SCOP qui soulève des montagnes

L’entreprise selon MounterA
L’entreprise selon MounterA

Alors que la loi sur l’Economie sociale et solidaire devrait bientôt redonner de la vigueur aux SCOP, EcoRéseau est allé à la rencontre de deux chefs d’entreprise qui ont choisi ce statut pour se lancer sur le chemin de l’entrepreneuriat.

Début septembre, les nuages s’épanchent par petites gouttes glacées, déplorant la fuite d’un été qui n’a rien d’indien. On prend la route de l’entreprise où nous attendent deux entrepreneurs, des souvenirs de nos vacances plein la tête. Des étendues d’herbe grasse traversées par l’asphalte dans des soleils couchants, des lacs d’altitude où les montagnes trempent la tête, des bêtes à laine galopant en soulevant la poussière… Notre rendez-vous ne va pas nous aider à chasser nos dernières envies de langueur : MounterA est un magasin spécialisé dans la vente de produits pour la randonnée, le trekking, la marche nordique et le trail. Rien qu’à cet énoncé, on a des fourmis dans les jambes. A Orléans, on traverse la Loire pour rallier le quartier Saint Marceau où, dans un zone commerciale, nous attendent Julien Carsoule et Sébastien Foulon, tous les deux la trentaine, tous deux taillés pour les sports d’extérieurs. Le décor du magasin, chaleureux et convivial, leur ressemble. Sur les rayonnages, les chaussures de marche, les sacs de couchage, les podomètres et autres lampes frontales attendent les clients qui les emmèneront faire le tour du monde. Autour de trois cafés chauds, les deux jeunes entrepreneurs se confient sur l’aventure « avec un grand A » qui les tient depuis deux ans et demi éloignés des chemins de randonnée. MounterA – mélange de mountain, l’anglais pour « montagne », et de terra, terre en latin –, ces deux garçons l’ont voulue à leur image : indépendante, créative et solidaire.

Indépendant

Tous deux ont fait leurs classes chez Décathlon, l’un des leaders mondiaux de la distribution d’équipements sportifs. Une grosse machinerie – 50000 salariés dans 18 pays, 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2012 – qui leur a appris beaucoup – l’un et l’autre ont été, dans des magasins différents, en charge du rayon chasse, pêche, montagne et sports outdoor –, mais qui a aussi servi de repoussoir. « Nous ne voulions pas rejoindre un réseau de franchise car nous préférions garder notre liberté. Dans la grande distribution, tout est cadenassé, du concept aux produits, en passant par la charte graphique. Ici, nous gardons les mains libres, chaque décision nous appartient », explique Julien Carsoule.

En 2010, celui-ci rejoint la Chambre de commerce du Loiret, où il observe de près l’association de commerçants. Il remarque un regain de forme des commerces de proximité. Alors que l’économie marque le pas et que les châteaux de carte financiers s’écroulent, « les consommateurs étaient de plus en plus sensibles à l’échange, au rapport humain, et au soutien à l’activité locale ».

Les deux ex-salariés se décident à franchir le Rubicon de l’entrepreneuriat en mai 2011. Pas franchement la période idéale compte tenu de la morosité ambiante, mais leur étude de marché est aussi solide que leur expérience du secteur. Outre leur apport personnel et un prêt bancaire, ils sollicitent deux organismes d’aide : Initiative Loiret, qui leur fournit un prêt d’honneur et le réseau Centre Actif, qui se porte caution auprès des banques.

Coopératif

Se pose alors la question du statut à donner à leur entreprise : SARL, EURL, SAS ? Il n’y a que l’embarras du choix. Mais ce ne sera aucun de ces statuts classiques. A l’occasion d’une réunion d’information, ils découvrent les SCOP, abréviation de « Sociétés COopératives et Participatives ». Le réseau qui les fédère les définit ainsi : « Soumises à l’impératif de profitabilité comme toute entreprise, elles bénéficient d’une gouvernance démocratique et d’une répartition des résultats prioritairement affectée à la pérennité des emplois et du projet d’entreprise ». Si elles ne sont encore que 2000 en France, le Gouvernement souhaite leur donner un coup de pouce, afin notamment de faciliter la reprise par leurs salariés des entreprises créées pendant les Trente Glorieuses et dont nombre de patrons préparent leur canne à pêche pour une retraite bien méritée. Les deux jeunes entrepreneurs orléanais ont fait un choix encore rare : créer leur société directement sous ce statut, avant même d’avoir fait le moindre recrutement. « Cela correspondait bien à notre perception de l’entreprise. Nous voulons que chacun s’y sente investi, que chacun ait la même motivation en se levant », explique Sébastien Foulon. La qualité du conseil dispensé étant un de leurs principaux arguments face à la concurrence de la grande distribution, hors de question que les vendeurs qui viendront les épauler demain ne mettent pas la même énergie dans leur relation avec les clients du magasin. « Nous ne voulons pas de hiérarchie pyramidale, nous préférons que les salariés soient acteurs de leur entreprise », poursuit Julien Carsoule. Cela tombe bien, selon le statut SCOP, l’écart de salaire dans l’entreprise ne peut excéder un à cinq, les dividendes versés sont les mêmes pour tous les associés-coopérateurs, et lors des assemblées générales, lorsque se prennent les décisions importantes, une personne égale une voix, peu importe l’importance de l’apport en capital de chacune.

Autre avantage non négligeable pour les co-entrepreneurs : les gérants sont aussi considérés comme salariés, et à ce titre cotisent aux régimes de retraite, à la prévoyance et au chômage. En outre, les SCOP bénéficient de nombreuses exonérations de taxes, comme la contribution territoriale, et elles ne paient pas d’impôt sur les sociétés en dessous de 750000 euros de chiffre d’affaires. Pour MounterA, celui-ci n’excède pas encore 250000 à 350000 euros.

Créatif

Pour faire grimper ces chiffres, ils misent sur la communication, afin de faire connaître dans la région et au delà leur goût du conseil : « Nous pouvons équiper au mieux tous les sportifs, en nous adaptant à leur niveau, leur budget, les conditions de leur pratique ». Ils s’appuient sur les réseaux associatifs sportifs de la région. De septembre à novembre, la reprise des clubs soutient leurs affaires, en décembre ce sont les cadeaux pour les fêtes de fin d’année. Avant l’été, les randonneurs viennent s’équiper en vue de leurs virées estivales. Toute l’année, ils reçoivent des aventuriers en préparation pour un tour du monde, un voyage au Pôle Nord, en Amérique du Sud ou en Chine.

SCOP ou pas, les deux gérants de MounterA restent des entrepreneurs comme les autres, confrontés aux mêmes « plaisirs » et aux mêmes tracas. « La liberté est bien là, mais dans la limite de critères économiques et juridiques dont on ne peut pas faire abstraction », reconnaît Sébastien Foulon. La charge de travail n’est plus la même : « On a beaucoup moins de temps pour tout, pour la vie de famille, la vie associative, le sport… ». En contrepartie de ces 70 heures de travail par semaine, ils peuvent « créer sans frustration ni délais, et apprendre à mieux se connaître soi-même ». Bonne route !

Aymeric Marolleau

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