Plongée dans ” La Cantine”, l’un de ces nouveaux espaces collaboratifs dédiés au travail. Ou coworking pour les intimes.

10 heures 30, passage des Panoramas, dans le deuxième arrondissement de Paris. Sous les verrières, les passants flânent entre les restaurants, les ateliers d’artistes et les vendeurs d’autographes. Au numéro 12, ils ralentissent l’allure ou marquent une halte devant une vitrine d’une quinzaine de mètres de long sur quatre mètres de haut, pour admirer les peintures qui la recouvrent : sapins, cadeaux, “Joyeux Noël” et cœurs rouges, jaunes, verts. Mais ce qui les intrigue surtout, derrière les dessins, c’est la vingtaine de jeunes gens de 20 à 35 ans, installés autour de grandes tables de travail, le visage éclairé par des écrans d’ordinateur. Le regard des passants trahit leur perplexité : ni cybercafé, ni entreprise, le lieu a de quoi étonner. Et le nom gravé sur la porte – « La Cantine » – ne leur est d’aucun secours. Pour savoir ce qui se trame ici, pas d’autre choix que de pousser la porte.

A "La Cantine", on attend sagement le dessert.
A “La Cantine”, on attend sagement le dessert.

Bienvenue à La Cantine, le premier espace de « coworking » ouvert en France, qui a soufflé ses cinq bougies en janvier 2013. Vous avez aimé la colocation ? Vous avez succombé au covoiturage ? Vous adorerez le « coworking », l’un des “buzz words” du moment. Ni bureau, ni domicile, c’est un espace collaboratif dédié au travail. « Le coworking, c’est la création d’une communauté basée sur des valeurs d’ouverture, d’accessibilité, de collaboration et de coopération », définit Nathanaël Sorin-Richez, le responsable de La Cantine. Le premier espace du genre, Hat Factory, a été créé en 2005 en Californie par Brad Neuberg, le programmeur informatique. Le modèle a vite fait des émules. Avec le développement des outils numériques, du travail indépendant et nomade, nombre de freelances, programmeurs informatiques et autres entrepreneurs se sont retrouvés isolés, avec souvent pour seule alternative à la solitude de leur domicile les désagréments de cafés bondés. Pour créer des conditions plus favorables au travail et à la motivation, ils ont mis en commun leurs ressources pour financer locaux, équipements et connexions internet. En octobre 2012, Deskmag recensait plus de 1 000 espaces de ce genre dans le monde, dont 531 en Amérique du Nord et 467 en Europe. La France en revendique une cinquantaine. A La Cantine, chacun peut réserver une place pour une demi-journée, une journée ou un mois. Pour 10 euros par jour, le coworker bénéficie d’une connexion internet, de prises électriques pour brancher ses équipements et d’un café gratuit pour booster ses neurones.

Ecosystème

Pour observer le travail collaboratif à l’œuvre, EcoRéseau a donc posé, le temps d’une journée, son dictaphone et ses carnets dans cet espace de 350 mètres carrés, divisé en trois étages desservis par un étroit escalier tournant. Au rez-de-chaussée, l’entrée se fait par le café, où chacun peut s’installer gratuitement. Sur un tableau noir, « Happy digital New Year » écrit en grandes lettres à la craie révèle l’orientation numérique de La Cantine. On aurait aussi bien pu écrire « repère de geeks ». Quelques canapés gris et taupe, des tables basses noires, un comptoir et des tabourets orange en plastique meublent la pièce où les coworkers viennent échanger autour d’un café. Vers 11 heures, Jelle Peters, programmeur informatique hollandais, vient d’ailleurs prendre sa dose de caféine quotidienne. Installé en France depuis quelques années, le Batave a découvert le coworking à Paris pendant ses études. « Au départ, je travaillais de chez moi, mais c’était plutôt pesant. Alors j’ai essayé les bars, mais ils étaient très bruyants. Enfin, j’ai découvert La Cantine. Le premier jour, je me suis senti comme lors de mon entrée au lycée, intimidé et sans savoir à quoi m’attendre. Mais très vite, j’ai découvert toutes les opportunités du lieu et j’ai fait des rencontres très enrichissantes. » Le CEO de Konkrete 8 apprécie tellement la formule qu’il projette d’ouvrir un espace du même genre à Amsterdam.
Passé le café, sur la droite, on pénètre dans l’espace de coworking à proprement parler : de grandes chaises de bureau encadrent trois tables de huit places ; au milieu de la salle, quelques poufs verts et blancs pour se délasser, une rangée de cactus pour la verdure. L’atmosphère est studieuse, l’endroit silencieux, si ce n’est le cliquetis des claviers et le murmure des écouteurs que la plupart des forçats ont enfoncé dans leurs oreilles. Matthieu Catillon, la trentaine, coworker depuis six mois, dirige le réseau publicitaire SOAR media. Il délaisse un instant son Mac pour clamer son amour de la formule : « Les collaborations que l’on peut provoquer en entreprise sont limitées à son périmètre, tandis qu’ici, comme de nombreuses disciplines du numérique se mêlent, les synergies peuvent s’étendre à un écosystème beaucoup plus vaste. »

Cocotte minute

Mais pour que cette ruche bourdonnante fonctionne de façon optimale, les interactions entre ses agents doivent être stimulées. C’est le rôle dévolu à Valérie, alias « La brune au bar » pour les nouveaux. Profession : community manager IRL (In real life), ou « entremetteuse numérique », selon son profil sur le site wearecoworkers.net. Pour provoquer de fructueuses rencontres au sein de cette communauté disparate, elle organise des évènements, comme « La cocotte minute des coworkers » : une fois par mois, une poignée d’entre eux pitchent en cinq minutes leur projet et leur vision du coworking devant l’assistance. « C’est l’occasion d’être challengé sur son projet, de partager un apéro et de mettre des noms sur des visages », explique l’animatrice. La Cantine ne porte jamais aussi bien son nom que le vendredi, quand, dans le café au rez-de-chaussée, les occupants partagent un déjeuner avec une règle simple : chacun apporte un plat cuisiné par ses soins, et gare aux pique-assiettes. Ce jour-là, une vingtaine de personnes se retrouvent autour de fougasses, pizzas, salades et autres carottes bio pour discuter gastronomie, business model, spécialités locales et appels d’offres. Perrine Musset et Marine Lafont viennent à La Cantine pour la deuxième fois, après avoir déjà fréquenté La Mutinerie, autre espace de coworking parisien. Les deux jeunes diplômées d’école de commerce, entrepreneures sociales, portent un projet qui a pour but l’insertion de femmes immigrées par la valorisation de leurs talents culinaires. « Ces espaces sont très stimulants. Chaque jour, nous faisons des rencontres inspirantes qui nous permettent de faire évoluer notre projet, de trouver de nouvelles pistes. »

Sérendipité

Au sommet de l’escalier tournant, au deuxième étage du bâtiment, se trouve un bureau mansardé, réservé à la dizaine de coworkers qui louent leur place au mois, moyennant 300 euros. L’espace est plus intime et davantage fonctionnel, avec coin cuisine, photocopieuse et étagères. En bout de table est assis David Biscarrat, président de RichAnalysis, une société qui réalise des applications métier d’analyse spatiale. Outre ses locaux à Issy les Moulineaux, il laisse à ses cinq collaborateurs le choix de travailler depuis chez eux ou dans cet espace de coworking, qu’il a investi dès 2008 et dont il ne peut plus se passer : « La Cantine est une mine d’informations, un formidable outil de veille. On y rencontre des collaborateurs, des partenaires, des clients. C’est un carrefour et un endroit idéal pour la sérendipité : on ne sait pas ce qu’on vient y chercher, mais on sait toujours ce que l’on trouve. » De fait, l’espace est comme une scène ouverte dédiée aux nouvelles technologies, qui organise régulièrement des événements, des présentations et des séminaires, au rythme de 400 par an. La programmation est éclectique : rien qu’en janvier se sont tenus des ateliers sur le financement des start-ups et la programmation, une soirée littéraire et un petit déjeuner du Cercle marketing direct. C’est au premier étage, dans les bureaux de Silicon Sentier, l’association qui gère l’endroit, que sont organisés ces rendez-vous qui font le piment de La Cantine. Financée à 50% par des fonds publics, Silicon Sentier monte des collectifs autour de thématiques telles que l’open data, la gestion de crise, le crowdfunding ou encore la typographie, en réunissant des communautés d’intérêt : utilisateurs, entreprises, institutions, freelances… « Son savoir-faire réside avant tout dans sa capacité à mobiliser autour d’un même sujet de petites constellations d’organisations et d’individus qui ne se seraient pas forcément rencontrées autrement », explique Dilara Trupia, chercheuse en sociologie des sciences et chargée du laboratoire Silicon Xperience. Mais pour y prendre part, encore fallait-il oser pousser la porte de La Cantine, plutôt que d’en longer la vitrine sous les verrières du passage des Panoramas.

Article réalisé par Aymeric Marolleau

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