Brieuc Vourch, autoentrepreneur virtuose (ou l’inverse)

« Vous êtes dans une destinée, pas dans une carrière… »

Brieuc + Vourch. Avec sa blondeur et ses yeux clairs, difficile de ne pas revendiquer sa « bretanité ». Mais le Breton est vibration du monde. Il est américain, chinois, japonais, universel, là où son archet l’appelle, violon sans frontières. Électron libre. Pour sa virtuosité alliée à sa modestie, il est nommé à nos Trophées Optimistes. Voilà pourquoi.

Il écoute le Concerto pour violon n°2 en mi mineur, opus 64, de Mendelssohn. Rien d’exceptionnel, sauf qu’il a trois ans et s’en souvient encore. Et qu’il demande à ses parents d’apprendre le violon. Décidément, il est des destins tracés et des familles creusets. Entre un père consultant de haut vol amateur de musique classique et une mère agent d’artiste, aux côtés de sœurs mélomanes, cette famille harmonise, potentialise sa vocation au sens propre : voilà un « appelé ». Il écoute, du reste, les appels. C’est lui qui, à 14 ans, convainc sa mère (et sa sœur cadette) de l’accompagner à New York pour suivre les leçons d’Itzhak Perlman et d’Aaron Rosand à la Juilliard School of Music. Il « bosse » dur, le jeune Brieuc. Y compris, par correspondance, pour passer son bac (S). À 17 ans, le voilà à Vienne, auprès de Boris Kuschnir, son prof russe… Il a aujourd’hui 23 ans.

Le nectar du travail

« Avec lui, j’ai travaillé énormément, tous les mouvements, la psychologie du violoniste. Des jours passés sur les mêmes œuvres, à les décortiquer. C’était un laboratoire, avec Kuschnir, une introspection qui me plonge dans le nectar du travail. » Le « démarrage » en public de ce que Brieuc se refuse à nommer « carrière » ‒ il use du mot « parcours » ‒ commence avec l’Académie du Festival de Verbier, dans les Hautes-Alpes, qui intègre les huit meilleurs violonistes chaque année.

Virtuose…

Le mot lui-même est magnifique : du latin à l’italien, il évoque tout, l’énergie, la qualité, la compétence, la vertu au sens romain de force morale. C’est ce que vit Brieuc Vourch depuis qu’il a tiré les premiers « sanglots longs » de son violon. « Le travail sur l’instrument implique l’être tout entier, ses émotions, sa psyché, sa rapidité intellectuelle, sa capacité d’anticipation. Le travail du violon est une métaphore de toute action, c’est comme conduire sa voiture, danser, mener une analyse psychanalytique, la géométrie, la physique et le physique. Il faut apprendre une stabilité émotionnelle, une rondeur émotionnelle. Nos émotions sont au service du compositeur. Il faut apprendre à se dompter. »

Et à compter. Brieuc Vourch est une entreprise, une SARL familiale. Pour autant, ses parents n’ont jamais isolé leur fils des lois de la jungle du monde artistique. Au contraire, ils l’ont initié aux réalités. Comment ont été gérés ses premiers contrats ? « Il n’existe pas vraiment de règle. C’est une évolution très lente. J’ai signé mon tout premier contrat à 12 ans, un concert pour Shimon Perez ! Une première invitation de maîtres, des sommes modiques, puis vous développez votre crédibilité. Je n’ai jamais abordé mon métier comme une profession. C’est vraiment l’expression de soi. Le contrat est une conséquence d’une chimie artistique. Le business en lui-même va à l’encontre de l’art, mais vous devez agir comme un businessman. Il faut accepter la réalité du métier, se vendre, être acheté, car l’on est aussi un produit. Mais en même temps, il ne faut jamais se muer en vendeur ni accepté d’être acheté… C’est très particulier. Qu’il s’agisse d’un métier est presque pour moi une torture. Une dualité intérieure. Je passe des auditions, cherche des engagements. Mais mon centre d’intérêt profond demeure le besoin de faire vivre la musique, de faire écouter des œuvres qui me et nous dépasse. Chercher un contrat, c’est ma conviction que ces œuvres doivent être entendues, ressenties. »

Ouvrir

Brieuc Vourch n’a pas d’agent. Il décide. Entouré. « Mon père m’a appris à ne pas avoir d’a priori sur la réalité financière. »

Le virtuose est un gestionnaire, à l’emploi du temps maîtrisé. Dans lequel la pratique du violon, la réflexion, la lecture, comptent pour 90 % de son temps où entre ce qui le nourrit, la rencontre de ses pairs plus âgés, musiciens ou non. « Ouvrir », dit-il. De Jean-Laurent Cochet à Lambert Wilson en passant par son pote pilote de ligne qui lui a appris l’art de la « to do list » ! Sa soixantaine d’engagements par an lui donnent la mesure des 100 prestations et plus qu’il assumera sans doute à l’orée de la quarantaine, au-delà peut-être du répertoire romantique des César Franck, Brahms, Tchaïkovski et autres Dvorak qui constituent pour l’heure son univers musical.

Boxer pour échapper à soi-même

Un esprit sain dans un corps sain, Brieuc Vourch. Entre natation, course à pied et boxe, il apprend l’art d’affronter la scène et le public comme un athlète qui esquive sans reculer. Des mains de virtuose dans des gants de boxe ? « J’ai assuré mes pouces », sourit celui qui explique la gestuelle de son bras droit à l’archet, la façon d’assurer un mouvement parfait sans fatigue par les doigts qui tiennent et guident et par ceux qui font contrepoids, les articulations du coude et du poignet, l’ouïe aux premières loges du son énorme de l’instrument quand le public n’en perçoit que la pureté éloignée… Et ce cerveau écoute, anticipe, compte les mesures, s’inquiète de la note juste mais veut aussi orchestrer l’intention dans l’interprétation. « Le sport est pour moi une façon de rompre avec cette obligation de rester en prise constamment avec soi-même quand on interprète… »

Fort de ses deux violons (le sien, sur-mesure, signé Kurt Widenhouse ‒ « je vais le choisir pour les grandes salles car il projette, il est puissant » ‒, et celui que lui prête la fondation Zilber-Rampal, assemblé au xviie siècle par le luthier Cappa), Brieuc Vourch sera à Berlin en janvier 2019, à la Maison de Radio France le 9 mars avant de gagner Shangaï le même mois pour participer au Hantang International Music Festival. Et, c’est exclusif, il enregistrera sous peu son premier label avec Guillaume Vincent au piano.

Pas de doute, « Brieuc is an excellent violinist », comme le dit tout simplement Itzhak Perlman… Sacré « la ».

Olivier Magnan

Répondre

Saisissez votre commentaire
Saisissez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.