Joséphine Goube, fondatrice de Techfugees

Quand la tech sauve des vies

A la tête de l’ONG Techfugees, Josephine Goube souhaite favoriser l’empowerment des réfugiés. Près de 18 000 personnes font partie de cette communauté, animée par des personnes hors du commun.

Originaire de Calais, elle a été très vite sensibilisée à leur sort. « J’ai toujours trouvé très injuste que des personnes nées en France aient le droit de voyager. Et pas les autres. J’ai vu la situation se dégrader au fur et à mesure. De mon point de vue, ce n’est pas tant une question de moyens que de volonté. Certaines personnes agissent avec humanité, d’autres moins », analyse-t-elle.

Il lui paraissait inenvisageable de ne pas mettre la technologie au service des moins privilégiés pour leur permettre d’accéder à une vie plus digne. Après avoir créé un incubateur pour les entrepreneurs tech et sociaux à la London School of Economics et une start-up orientant les migrants dans leurs démarches pour obtenir des visas (Migreat), elle se lance dans la création de Techfugees, aux côtés de Mike Butcher, éditeur de TechCrunch. « Je voulais invalider le mythe des migrants qui viennent juste pour prendre nos emplois», raconte celle pour laquelle la France vit une crise de l’hospitalité plutôt qu’une “crise des réfugiés”. « Auparavant, on se faisait un honneur d’accueillir des boat people, des Yougoslaves… Désormais, les naufrages successifs en Méditerranée font l’actualité dans l’indifférence générale », déplore-t-elle, sans pour autant souhaiter donner une quelconque coloration politique à son engagement. « Lorsque la photo d’Aylan, le bébé migrant décédé, a circulé, il y a tout de même eu un électrochoc. Nous avons alors réuni, en 2015, 300 personnes à Londres pour monter Techfugees », explique Joséphine Goube.

Communauté de profils tech au service des réfugiés

L’objectif, aider les réfugiés dans cinq domaines : l’inclusion sociale, l’emploi, la santé, l’éducation et l’accès aux droits.

« 95 % des réfugiés avaient un smartphone. Beaucoup de personnes pensent, à tort, qu’ils sont illettrés et n’ont aucun accès à la technologie. En réalité, ce sont juste des gens qui doivent fuir pour survivre et se font trop souvent avoir par des passeurs peu scrupuleux », précise cette diplômée de Sciences Po et de la London School of Economics.

Pour animer la communauté Techfugees, elle peut compter sur une centaine de bénévoles partout dans le monde. Entrepreneurs sociaux, anciens humanitaires, ingénieurs, désigners…

Cette communauté crée des technologies qui facilitent l’accès à des services juridiques, des consultations médicales en différentes langues, des cours en ligne, qui mettent à disposition des routeurs wifi mobiles, qui connectent réfugiés et locaux pour un dîner ou un match de foot… « C’est une façon pour des jeunes en quête d’engagement de mener des actions pleines de sens », souligne Joséphine Goube. Parce qu’elles sont particulièrement vulnérables, les femmes font l’objet d’une attention toute particulière dans le cadre d’un programme pilote d’accompagnement à Paris. Au-delà des actions virtuelles, des événements sont par ailleurs régulièrement organisés par les ambassadeurs locaux. Meetups, hackathons, workshops… plus de 3 500 personnes y ont d’ores et déjà participé. Sans compter les sommets organisés chaque année. A événement d’envergure, lieu d’envergure : le dernier s’est déroulé à Station F.

Le plus valorisant pour Joséphine ? Les témoignages qu’elle a reçus. Hassan Kakad était en mer lorsqu’il a coulé pour la seconde fois. Grâce à son téléphone, il est parvenu à dire où il se trouvait, ce qui a permis aux gardes côtes turcs de le sauver. Grâce à la géolocalisation, véritable fil de survie, des humanitaires ont par ailleurs pu retrouver des personnes égarées dans la forêt, affamées et frigorifiées. « Bien qu’épargnées par la mort, ces personnes vivent néanmoins de véritables traumatismes émotionnels », précise Joséphine Goube.

Femme Digitale Entrepreneure 2017

Elle était jusqu’il y a quelque semaines la seule salariée de cette organisation à but non lucratif, qui vit essentiellement grâce au soutien de donateurs, sponsors et partenaires privés.

Techfugees peut compter aussi sur l’aide d’une stagiaire et de deux personnes qui ont quitté leur travail pour contribuer, bénévolement, à lever des fonds. « Nous sommes désireux de nous développer, mais ne cherchons pas pour autant des personnes qui ont besoin d’un shoot de sens. Nous avons une vision de très long terme », tient à préciser Joséphine Goube. Ce qui est certain, c’est que cette vision lui a permis d’être repérée par Forbes, parmi les espoirs de moins de 30 ans, dans la catégorie « entrepreneur social ». Mais aussi par les organisateurs du prix Margaret, qui lui ont décerné le prix de la Femme Digitale Entrepreneure 2017. Les apparatchiks de la Commission européenne l’ont, quant à eux, sollicitée pour réfléchir, en tant qu’experte, aux affaires d’immigration. Enfin, Joséphine Goube s’est rendue, il y a quelques mois, aux Etats-Unis, dans le cadre du grand festival de la Tech, SXSW, pour faire le discours d’ouverture devant 300 000 personnes, parmi lesquelles Bernie Sanders.

Comment vit-elle cette « starification » ? De façon assez « opportuniste », répond avec franchise l’intéressée. « C’est forcément déstabilisant car cela entame la vie privée. Je souhaite surtout que ces différents portraits attirent l’attention sur les vrais problèmes. Je préfère que l’on parle de nos actions pour contribuer à les résoudre que de moi en tant qu’entrepreneur, femme en particulier », analyse t-elle. Il n’en demeure pas moins qu’elle est convaincue que c’est par l’entreprenariat, plus encore que par la politique, que l’on pourra changer le monde. « Ce dernier se doit d’être inclusif, sinon, on n’y arrivera pas. Les changements climatiques sont à l’origine de bon nombre de déplacement de populations. L’avenir s’écrit ensemble », conclut-elle.

Ariane Warlin

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