Jacques Lewiner : Quand Géo Trouvetout entreprend

Chercheur de 73 ans, avec plus de 1000 brevets à son actif, et une réputation méritée de lanceur de pépites. Rencontre avec un phénomène.

«On aura réussi quand tout étudiant passant son PhD aura l’opportunité de travailler dans une des start-up de son maître de thèse »… Pragmatique, Jacques Lewiner l’est et ne s’en cache pas, s’asseyant maintenant derrière son imposant bureau en bois – dit radioactif, parce que Marie Curie y menait ses expériences il y a un siècle – à l’École supérieure de physique et de chimie industrielles (ESPCI) dans le Vème arrondissement de Paris. Dans cette école aux six Nobel dont Pierre et Marie Curie, c’est pourtant bien la recherche qui a forgé sa réputation. Tiré à quatre épingles comme à son habitude, trônant devant une box France Telecom qu’il a le premier conçue, il se replonge avec un plaisir non dissimulé sur le début de ses aventures académiques et entrepreneuriales, forcément intimement liées chez lui, dans le vrombissement de machines émanant d’une salle à côté. Une expérience en cours, une de plus…

Jacques Lewiner en résumé…
Jacques Lewiner en résumé…

Goût croissant pour l’entrepreneuriat

Un destin hors norme pour ce chercheur qui a débuté modestement. « Jeune, je travaillais sur un thème incompris, les électrets, de mystérieux matériaux équivalents, en électricité, à des aimants dans le magnétisme. » Aidé par l’Anvar pour déposer ses trois premiers brevets, il a vite compris le système et financé lui-même les suivants dans les dispositifs électroniques et capteurs, ou les dispositifs médicaux avec Georges Charpak, créant même une société d’imagerie médicale – BioSpace, devenue Eos, qui réduit la dose de radiations pour les enfants. Dans les telecom, il multiplie les aventures avec son ancien élève Eric Careel, créant Inventel et la première box XTense de Wanadoo, vendue par la suite à Thomson. Les deux compères ont aussi lancé le service d’impression 3D Sculpteo, et le concepteur d’objets de télécommunications high-tech Invoxia. Mais sa grande fierté est d’avoir fondé en 2001 Finsecur, société spécialiste des systèmes de sécurité anti-incendie connectés, dont elle assure la fabrication et la maintenance en France. Grâce aux 120 brevets déposés, l’entreprise réalise 60 millions d’euros de CA, emploie 300 personnes et est estampillée BPI Excellence. « Nous équipons les sièges d’Air France, des hôpitaux, des bâtiments publics… », énumère celui dont le regard se porte aujourd’hui sur la microfluidique. « Cette science permet l’écoulement par de minuscules canaux, ce qui va révolutionner la recherche en toxicologie, génétique ou médicaments. Nous avons créé en 2005 la société Fluigent, qui fournit des instruments de recherche, puis en 2014 MicroFactory », vulgarise ce fils de commerçants juifs d’origine polonaise devenu multimillionnaire. Ce gourou d’un nouveau genre travaille avec ses disciples. Un autre exemple ? Cy-Play, start-up parisienne lancée en 2008 avec George Garnier, 27 ans, qui commercialise un logiciel connectant les vendeurs en magasin afin de leur fournir des données sur leur tablette, pour personnaliser leur offre au client. Il y a eu Roowin (chimie fine), Cynove (électronique embarquée), Cytoo (systèmes d’analyse cellulaire). Avec David Libault, diplômé de l’ESPCI, il cofonde en 2014 ElectricMood, qui va commercialiser la « trottinette électrique pliable la plus légère du monde, qui a une autonomie de 20 km et se branche sur secteur ». Une fois la société sur les rails, il laisse l’opérationnel à son associé, qu’il se contente de conseiller pour les décisions stratégiques.

Un combat de tous les instants

Un inventaire à la Prévert qui ne doit pas masquer les combats qu’il a dû mener pour casser des codes en vigueur. « Pendant longtemps en France tout ce qui était intellectuel était noble, quand ce qui était industriel était malsain. Ce qui n’a pas du tout été le cas aux Etats-Unis ou en Allemagne, où les Nobel ont réalisé des applications. C’est un cliché entretenu par les médias et les politiques », déplore le casseur de préjugés. « Chaque année avait lieu le salon de la physique, et son pendant mercantile qui était le salon des composants électroniques. J’y ai ouvert un stand là-bas avec mon labo, ce qui m’a valu dans Le Monde une page où l’univers académique s’insurgeait – et une belle publicité ! », se souvient le pourfendeur du mythe des licences de brevets. « Pour dégager de la valeur en continu, mieux vaut créer une entreprise. Certes l’exemple de Pierre Potier au CNRS, qui a déposé deux brevets très lucratifs, est toujours évoqué, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Cela ne rapporte pas autant habituellement. On ne bâtit pas une politique là-dessus », insiste le créateur d’une fondation qui encourage plusieurs centaines de filles, notamment de milieux défavorisés, à se tourner vers les sciences et les études supérieures. Jacques Lewiner est un casseur de plafonds de verre, en témoigne encore son amertume quant à la vente d’Inventel à Thomson en 2005. « Nous étions leaders en Europe sur le marché des plateformes d’accès télécoms et des technologies sans fil et nous aurions pu nous imposer en Asie ou aux États-Unis si seulement Thomson ne s’était pas contenté de commercialiser la box sans l’améliorer », confie celui qui aurait aimé enfanter d’un géant mondial. « En France on nous dit que nous sommes trop petits pour survivre, et qu’il vaut mieux nouer des partenariats avec des géants ou se faire racheter, ce qui n’est pas du tout le cas aux Etats-Unis. »

Bâtisseur de cathédrales pour l’avenir

Le regroupement d’une vingtaine d’établissements de formation et de recherche parisiens baptisé Paris Sciences et Lettres (PSL) est son nouveau terrain de jeu. « L’avantage de PSL est sa pluridisciplinarité : Mines, Collège de France, CNRS, Inserm, ESPCI, Arts Déco, Dauphine… Design et sciences humaines se croisent merveilleusement avec les sciences dures pour comprendre les relations hommes/machines et élaborer des produits agréables », soutient le directeur de l’innovation et de l’entrepreneuriat. Il y a urgence, car « nous avons une très bonne recherche, mais les chiffres des retombées économiques sont mauvais face au MIT, Technion ou Stanford. Les chercheurs y créent des entreprises, ont des actions, et créent des fonds ». En France, si une nouvelle voie de recherche survient, il faut attendre les crédits publics de 6 à 18 mois. Ce qui l’a décidé à créer PSL Venture. Optimiste pour autant ? Assurément. « Jamais la capacité d’innovation n’a été aussi grande grâce aux outils dont nous disposons », lance cet admirateur du Nobel 2011 israélien Dany Shechtman, qui dispense depuis 20 ans un cours sur l’entrepreneuriat. Celui qui félicite l’état d’esprit que crée la French Tech anticipe une explosion dans les biotechs, la robotique et le stockage d’électricité. En sera-t-il

Julien Tarby

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