Né dans le désert, l’homme d’affaires a bâti un empire en 30 ans, modestement…

On ne lui donne pas d’âge et c’est tant mieux. Il ne connaît pas son âge exact…
On ne lui donne pas d’âge et c’est tant mieux. Il ne connaît pas son âge exact…

«Mohed ? Surtout une capacité à s’approprier très rapidement un sujet et à gérer l’interculturel, sans penser immédiatement à reproduire un schéma. Sans arrogance. C’est comme ça qu’il a osé et réussi à l’étranger où d’autres arrivent avec leurs certitudes. » L’entrepreneur qui parle est une femme. Clare Hart, P-Dg de Acb-Ilo, une société de prestations linguistiques de Montpellier, qui est une proche de l’homme d’affaires sacré Entrepreneur mondial de l’année 2014 par le cabinet Ersnt & Young il y a quelques semaines. « Ce n’est pas Mohed Altrad, mais la France qui a gagné », s’est empressé d’expliquer l’homme d’affaires à l’AFP, à l’annonce de ce prix décerné pour la première fois à un Français. Le n°1 européen de l’échafaudage et de la bétonnière qui pèse 1,6 Md€ et 17000 salariés est aussi le président du club de rugby de Montpellier HR, dans lequel il a déjà injecté plusieurs millions d’euros personnels depuis sa prise de fonction en 2011 alors que le club était à l’agonie. Mohed Altrad est enfin ce romancier respecté par la critique, notamment pour l’autobiographique « Badawi » (Actes Sud), héros peu ordinaire de sa propre histoire, celle d’un bédouin devenu milliardaire.

 

« Cursus » hors du commun

Né il y a une soixante d’années dans une tribu de Syrie – il ne connaît pas son âge faute d’état civil et a fixé sa date d’anniversaire, en conseil familial, au 9 mars –, élevé par sa grand-mère après la mort de sa mère alors qu’il avait quatre ans, il n’a dû son accès à l’école qu’à un instituteur qui l’a pris sous son aile. Brillant, intuitif et travailleur, meilleur lycéen d’Alep, il obtient une bourse du gouvernement syrien pour venir étudier en France. Il débarque à Montpellier en 1969 pour entamer un cursus de mathématiques et de physique, sans parler un mot de français, mais il apprend la langue en deux ans, obtient un doctorat d’informatique à Paris, rentre chez Alcatel comme ingénieur puis chez Thomson et dans quelques compagnies pétrolières, crée sa première société en 1984 avant de la revendre à Matra un an plus tard, tout en rachetant Méfran, une PME de 200 salariés spécialisée dans les échafaudages à Florensac.

 

1741e fortune mondiale

A un jeune entrepreneur qui lui demande, lors d’une conférence à la CCI de Roanne le 5 mai dernier, ce qui l’a porté à une telle réussite, Mohed Altrad répond : « Tout au long de ce parcours, je n’avais pas d’autre choix que de réussir. Tout retour en arrière était impossible. Et même si je l’avais voulu, où aurais-je pu aller ? ». Le risque ? « En prendre ne veut pas dire être imprudent. Je fais des investissements que beaucoup n’oseraient pas faire. » Ce jour-là, le self made man a captivé son auditoire. Un collaborateur ajoute : « Il est perfectionniste donc exigeant, il veut du résultat, il faut le suivre. C’est un travailleur qui dort peu, discret aussi, ce qui l’a sans doute aidé à se concentrer sur l’essentiel durant toutes ces années. » Dont le dernier gros coup : une opération organisée « de longue date » pour racheter le Néerlandais Hertel pour 240M€, qui a permis de doubler le CA du groupe (dont le Crédit Agricole est actionnaire à 20%), et de s’implanter dans de nouveaux pays, dont l’Australie et Hong-Kong, grâce notamment à l’intégration d’un service de montage et de démontage sur les plateformes pétrolières, gazières et aéroportuaires.

Entré au classement mondial Forbes des milliardaires en dollars en mars dernier (1741e fortune mondiale selon le magazine américain, 61e rang français selon le classement Challenges 2014), l’homme d’affaires ne fait pourtant pas l’économie de critiques. À Florensac, où il a maintenu le siège de l’entreprise mais où les élus locaux lui reprochent son manque d’investissement dans l’outil de travail, comme à Montpellier, située à 60km. Là, le fantasque Georges Frêche, maire de la ville décédé en 2010, l’a longtemps raillé comme étant l’« agent secret syrien ». Il a surtout fait l’objet d’attaques sur l’obtention de marchés publics et son nom est revenu dans la dernière ligne droite des municipales 2014, où un courrier de sa part demandant des engagements plus importants pour le rugby pro au candidat socialiste Jean-Pierre Moure, a fuité dans la presse et fait du bruit. Aux attaques, l’influent Mohed Altrad oppose son investissement personnel dans le MHR et assure « s’inscrire dans le temps, dans une histoire », ajoutant qu’ « un entrepreneur ne doit pas se transformer en robot qui gagne de l’argent. L’entreprise, c’est d’abord de l’humain et réussir, c’est ajouter d’autres dimensions à la seule donnée économique. Il faut renvoyer l’ascenseur à la société. »

 

Grand dénonciateur de l’assistanat

Comment ? « En donnant des coups de main à des patrons ou en m’adressant à des jeunes. J’y dénonce alors la paresse, le sentiment que tout est dû, l’assistanat. En tant qu’étranger d’origine, je dis aussi que, si la France ne s’offre pas facilement, c’est à nous d’aller la conquérir et qu’elle rend bien cet investissement. Je tente de leur donner envie d’affronter la vie, quitte à être très dur sur les mots. Mais ma propre histoire m’y autorise », expliquait encore à Roanne ce patron qui connaît les hommes. « Avec le rugby il a aussi voulu rendre en donnant du plaisir sur le plan local », reprend Clare Hart, qui mobilise le milieu économique autour de la non-discrimination et de l’égalité des chances en tant que présidente de la Fondation Agir contre l’exclusion Hérault. « Il s’investit aussi dans le domaine social, qu’il mélange au rugby en invitant des jeunes et des associations au stade (qui porte son nom, ndlr). »

À quoi rêve-t-on quand on a déjà réussi tout cela ? La réponse est pragmatique : « Il va falloir freiner la croissance externe pour intégrer le gros morceau Hertel. Le succès d’aujourd’hui ne garantit pas que cela va continuer. » Plus qu’une formule derrière laquelle il faut lire la méfiance et l’instinct de survie d’un homme qui n’oublie rien de son parcours et sait le succès fragile, lui qui pense sans doute aussi à cette Syrie de larmes et de sang où il n’est plus retourné depuis 40 ans.

 

Olivier Remy

Répondre

Saisissez votre commentaire
Saisissez votre nom ici