Entreprendre sans “The Idea”

Et si l’entrepreneuriat ne se passait pas vraiment ainsi dans la vraie vie ?
Et si l’entrepreneuriat ne se passait pas vraiment ainsi dans la vraie vie ?

Eurêka ! Je n’ai pas d’idée pour créer ma boîte !

Nombre d’entrepreneurs dans l’âme attendent l’idée du siècle pour se lancer dans l’aventure. Erreur ! Coachs, experts en accompagnement, enseignants sont presque unanimes : celle-ci reste rare et pourtant beaucoup de chemins mènent à l’entrepreneuriat…

«Un jour, ma courbe d’expérience a croisé ma courbe de frustration de salarié ; il était absolument évident que je devais créer mon entreprise. J’avais l’envie et l’expérience, le moment était venu ! » Oui mais voilà… Christophe Cattoen, cadre commercial dans un grand groupe agroalimentaire parisien, n’avait absolument aucune idée de ce qu’il allait bien pouvoir inventer. « J’ai réfléchi longtemps. Très longtemps même, mais vraiment, aucune idée lumineuse n’a émergé. J’ai décidé de me tourner vers l’association nationale des Cédants et repreneurs d’affaires (CRA). » L’entrepreneur en devenir n’a finalement pas suivi la voie de la reprise d’entreprise et a préféré, par un heureux hasard comme la vie professionnelle en offre parfois, faire ses premières armes dans une franchise, Cartridge World. Dix ans plus tard, il est à la tête d’une TPE de huit salariés spécialisée notamment dans la recharge de cartouches d’encre et la maintenance de machines. A son actif : quatre agences à Paris et une unité de production. « Je suis sorti de l’enseigne l’année dernière pour créer ma propre marque, Info Print Services. Ce parcours est un mélange de travail et d’opportunités que j’ai su saisir. Si j’avais attendu d’avoir l’idée du siècle, je serais peut-être toujours en train d’attendre ! »

A l’instar de Christophe Cattoen, 47% des Français de plus de 18 ans affirmaient en 2016 percevoir l’entrepreneuriat comme une voie de carrière intéressante, selon l’Indice Entrepreneurial réalisé par l’Agence France Entrepreneur, Pôle Emploi et la Fondation MMA des Entrepreneurs du Futur. Et pourtant. Seuls 10% des Français étaient chefs d’entreprise l’année dernière. Les « abandonnistes » sont donc légions. Parmi les freins les plus fréquemment cités par ces entrepreneurs « inachevés » : la peur de l’échec, d’y laisser des plumes financières. Mais aussi, fréquemment, l’absence d’idée révolutionnaire. Alors sans idée lumineuse, ont-ils raison d’abandonner leur rêve ?

Pas d’idée ? Et alors ?

« Non ! » répond sans équivoque Xavier Lesage, responsable du programme entrepreneuriat et de l’incubateur de l’ESSCA, école de management implantée à Angers et à Paris. « Je me bats tous les jours contre cette idée reçue, j’essaie de faire comprendre à mes étudiants que le plus important n’est pas l’idée mais le projet. » Et de poursuivre sur son analyse empirique : « De nombreux étudiants viennent me voir en me disant qu’ils n’ont pas d’idée mais qu’ils aimeraient entreprendre. En réalité, ils ont toujours des idées. Elles ne sont pas lumineuses, mais ce n’est qu’une question d’éclairage ».

Son confrère de l’EM Lyon, Philippe Silberzahn, professeur spécialisé en entrepreneuriat, confirme : « Si tout le monde attendait l’idée lumineuse, il n’y aurait pas beaucoup d’entrepreneurs ! Pourtant, l’idée est répandue, même dans les cycles de formation, que toute entreprise digne de ce nom démarre toujours avec cette fameuse idée géniale. C’est absolument faux ».

Un grand chef d’entreprise ne serait donc pas forcément à l’image d’un Mark Zuckerberg ou d’un Steve Jobs ? « Evidemment, il existe des visionnaires qui en se promenant dans un bois ont un éclair de génie. Mais beaucoup de très grandes entreprises se sont lancées sur des produits tout à fait communs et ont développé seulement par la suite les trouvailles qui ont fait leur renommée. »

L’idée vient en entreprenant

Hewlett Packard, par exemple, qui a démarré sur la simple envie de deux jeunes ingénieurs de travailler ensemble. Ou Sony qui s’est d’abord lancée sur le vague concept d’objets technologiques en sortant plusieurs produits hétéroclites – un matelas chauffant, un autocuiseur –, et qui a dû attendre cinq bonnes années pour trouver son positionnement. Ou encore Ikea dont le fondateur suédois Ingvar Kamprad a engagé son activité comme épicier et dépôt-vente. « Un jour, il a dû démonter un meuble pour le charger dans le véhicule d’un client. L’idée de concevoir des meubles en kit est partie de là, d’une problématique pratique. Les exemples sont légions. La grande idée est souvent l’aboutissement de la première étape », rappelle Philippe Silberzahn. Gérard Leseur, président du Réseau Entreprendre, synthétise : « C’est souvent en entreprenant qu’on trouve son chemin. Il faut savoir se lancer ».

Adrien Piffaretti, fondateur en 2003 de la TPE stéphanoise de création de solutions logicielles pour l’événementiel Avant-Goût Studio, ne peut qu’abonder dans le même sens. « J’ai créé mon entreprise sur un savoir-faire. J’étais prestataire de services. Je n’imaginais pas un instant développer mes propres produits. J’étais d’ailleurs effaré par tous ces startuppers montant des boîtes sur une idée, sans aucun savoir-faire. » L’entrepreneur sous-traitant a changé de statut au fil des années en développant une table de lecture augmentée. Il doit créer dans les prochains jours The Covar, un spin-off de sa première entreprise. Il commercialisera un outil de lecture augmentée, breveté, à destination principalement des éditeurs de livres jeunesse. Grâce à un jeu de miroirs, les pages du livre sont reconnues par une tablette. Celle-ci peut ainsi proposer des compléments numériques. « La fulgurance est arrivée en jouant simplement avec un miroir. Si je n’avais pas été dans une démarche entrepreneuriale, cette idée n’aurait évidemment jamais émergé. » Nicolas Vedovato, patron de la plateforme Entrepreneur.fr, rappelle d’ailleurs qu’une idée naît rarement à un seul endroit. Dix personnes peuvent avoir la même idée au même moment. « Ce n’est donc plus l’idée en elle-même qui va faire la différence, mais le projet et l’équipe. » Oui, mais alors concrètement, quand on veut créer son entreprise sans la fameuse idée, le graal de tout entrepreneur, on fait quoi ? « On observe et on analyse ! », répondent de concert nos deux experts en création d’entreprise, Xavier Lesage et Philippe Silberzahn.

« Ecoutez les autres se plaindre ! »

« Une innovation est simplement une réponse à un besoin. Elle est bonne parce qu’elle répond à un problème. Il faut se transformer en sociologue. Le premier job d’un entrepreneur est de discuter avec les gens, dans des secteurs d’activité qui l’intéressent », assure Xavier Lesage. Et de conseiller : « Le futur créateur doit avoir une attitude entreprenante, il doit passer du temps à observer. L’idée part souvent d’une frustration personnelle ou de son entourage au sujet d’un produit ou d’un service ». Alex Bortolotti, entrepreneur et blogueur troyen, résume de façon plus triviale : « Ecoutez les autres se plaindre ! »

Et si vraiment, l’idée n’émerge toujours pas, il existe une multitude d’autres voies. « Pour créer une start-up, il faut une idée de départ. Ce n’est pas suffisant, loin de là, mais indispensable pour intéresser des investisseurs et lever des fonds. En revanche, on peut créer tout simplement une entreprise, pas une start-up, axée sur ses compétences ou ses envies : une entreprise de services, de commerce… », rappelle notre spécialiste, Olivier Ezrati, consultant et éditeur du guide des start-up. Ou reprendre un concept déjà existant, voire vieux comme le monde.

Alexis de Galembert, à la tête de la fabrique-cookies, une PME parisienne de 28 personnes avec cinq boutiques, construit sa réussite depuis 2012, sur un produit existant depuis des lustres, le cookie. « J’étais gourmand, j’avais envie de créer mon entreprise sur cette base. Il n’y a rien de révolutionnaire mais il faut se dire que s’il y a des leaders, c’est qu’il y a un marché. Les acteurs en place peuvent être challengés par les nouveaux entrants. L’important est d’améliorer le service. » Le jeune dirigeant de 33 ans ne se gêne ainsi pas pour « challenger » ses concurrents comme il le dit sobrement, mais avec le sourire. Il vient d’ailleurs d’évincer Michel et Augustin des rayons cookies de Monoprix.

Il n’y a pas que la création d’entreprise dans la vie d’un entrepreneur !

Et puis, il ne faut pas oublier que l’entreprenariat ne passe pas uniquement par la création d’entreprise. Heureusement ! Reprise d’entreprise et franchise représentent des alternatives intéressantes, même s’il est vrai que plusieurs grandes entreprises ont effectivement été créées par des primo-accédants (Amazon, Yahoo, Microsoft, Facebook, Apple…) car « ils étaient jeunes et pouvaient prendre des risques », analyse Olivier Ezrati.

Nicolas Vedovato rappelle son point de vue : « La franchise et la reprise sont souvent moins risquées. On apprend, on fait ses premières armes, on se prépare pour l’éventuel coup de génie, dans un an ou dans 20 ans. Beaucoup de primo-accédants gâchent leurs idées, même géniales, avec des erreurs de débutant ».

Pour conclure, vous avez envie d’entreprendre ? L’idée lumineuse arrivera un jour. Ou pas. En attendant, explorez d’autres voies. Cela ne pourra qu’être positif !

Mode d’emploi

Trouver THE Idea, comment faire ?

  • Étape 1

« Choisir un secteur qui colle avec le vécu du futur entrepreneur : ses passions ou ses compétences/connaissances. »

  • Étape 2

« Identifier un besoin client en observant, en écoutant et en analysant ses propres frustrations. Tout le monde est confronté à un problème à un moment ou un autre. Se mettre dans la peau d’un entrepreneur, c’est se transformer en éponge. Lorsque le besoin est identifié, la moitié du chemin est faite. »

  • Étape 3

« Apporter une solution au problème. Trop de start-up échouent parce qu’elles étaient dans une stratégie de «technology push». Elles ont une innovation, mais ne répondent pas à un besoin. »

  • Étape 4

« Toujours rester humble et faire évoluer son idée en restant ouvert aux critiques et suggestions. Il est tout aussi risqué de se lancer sans idée que de créer une entreprise avec une idée en béton armé qu’on ne veut pas faire bouger d’un pouce. »

Stéphanie Gallo

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