Indiscipliner l’économie: les leçons de sagesse de deux petits philosophes économistes de rien !

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Gaël Giraud et Felwine Sarr ne sont pas les formidables conseillers des puissants qui nous gouvernent. Ils n’en pensent pas moins…

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Nous n’échapperons pas à une remise en cause critique de nos systèmes économiques.

Si cette crise phénoménale du xxie siècle (et celles à venir) ne sert pas à cette impérative remise en cause du capitalisme qui l’a produite, alors c’est toute la planète et ses sociétés humaines qui vont imploser. Par paresse, peur et immobilisme, nous espérons peut-être retrouver nos cadres de « développement » intacts dans un monde vacciné. Ce ne sera pas le cas, et ce n’est déjà plus un schéma enviable.

Comment tous ces changements profonds vont-ils se mettre en place sans casse inouïe ? Personne ne le sait. Mais un nombre croissant d’économistes, de philosophes, de sociologues parmi les plus éveillé·es et les plus clairvoyants multiplient les livres de mise en garde. Ils sont plutôt « de gauche », plutôt « de droite », l’affaire n’est même plus idéologique. Depuis quelques mois fleurissent dans les librairies de grands et petits ouvrages qui tous tirent le signal d’alarme. Depuis le Où suis-je éclairant, quasi chamanique, de Bruno Latour qui plonge dans les molécules mêmes de l’être humain pour démontrer que le virus est notre constituant fondamental, j’ai vu arriver les leçons de déconstruction-reconstruction de la théorie monétaire moderne (Aglietta, Kelton, Valla), la démonstration du péché originel du capitalisme néolibéral qu’est le chômage (Futuropolis), l’alarme qu’un économiste aussi peu révolutionnaire qu’est Patrick Artus jette au capitalisme en lui donnant sa dernière chance… (Odile Jacob).

Et aujourd’hui, je lis le bijou de dialogue éclairant qu’est celui que mènent deux économistes hors cadres. Le prêtre jésuite Gaël Giraud, ancien économiste en chef de l’Agence française de développement. Et Felwine Sarr, écrivain et musicien sénégalais, lui qui a eu le culot de se lancer le défi d’explorer l’Afrique du futur dans Afrotopia (éd. Philippe Rey).

Leur petit livre s’intitule au final L’économie à venir, alors que leur titre de travail, Indiscipliner l’économie, était peut-être plus mordant (éditions Les liens qui libèrent, LLL). Car c’est bien ce que les constats auxquels nous forcent la crise covid nous obligent à accomplir, nous indiscipliner.

Les deux hommes alignent 19 petits dialogues où rebondissent leurs constats partagés et leurs divergences dépassionnées. Tous deux conviennent à leur tour de déconstruire le capitalisme, ils « imaginent des gouvernements qui prendraient leurs distances par rapport au réductionnisme capitaliste ». Parce que l’économie n’est décidément pas une finalité.

Mais pour donner un écho concret de leur échange, je préfère vous livrer quelques vérités de leur « penser l’après-covid », car c’est en admettant les « indisciplines » criantes de la France que ce pays se réformera. Notre « faute » première, puisqu’après tout nos débateurs se posent aussi en moralistes, c’est par exemple de n’avoir pas su dépister, systématiquement, méthodiquement, comme ont su s’y astreindre la Corée du Sud, Taïwan, Singapour, le Vietnam, la Thaïlande (et tous ces pays asiatiques ne sont pourtant des dictatures). Pas ou peu de virus désormais chez les petits dragons. Giraud et Sarr dénoncent aussi la disparition de cet Établissement de prévoyance et de réponse aux urgences sanitaires créé en 2007, l’Eprus ! Je m’étais étonné en son temps qu’un tel outil, qui a existé jusqu’en 2016 (président Hollande), n’ait rien fait pour « prévoir » l’épidémie.

Les deux auteurs nous donnent la réponse : les gouvernements successifs en ont vidé le budget ! Belle vision ! Les constats des aberrations de gestion se succèdent façon tir de mitraillette : brûlage des stocks de masques amassées par Roselyne Bachelot au prétexte que les stocks dormants sont coûteux. Vente aux États-Unis du dernier labo français des enzymes de dépistage. Vente de nos chiens renifleurs. Vingt ans de réduction de budgets de l’Institut Pasteur. Chacun pour soi d’États dont la coopération avait éradiqué la variole dans les années 1970 : l’ONU aurait dû gérer la pandémie pour le monde entier. Pour Giraud et Sarr, aucun doute : la « capitalisation du monde » décapite le monde où la nature ne doit plus s’exploiter comme un capital.

Leurs propositions ? Annuler la réforme des normes comptables de 2005 dignes du xixe siècle, ne plus assimiler l’hôpital français à un centre de profits (qui en parle ? Personne !). Ne plus jouer sur le chômage comme variable d’ajustement. En finir, écrivent-ils avec « l’économie du présentisme, de la démesure, de la précarité généralisée et de l’étouffement ».

Aujourd’hui, à 11 mois du changement ou du maintien du président de la République, aucun·e des chef·fes de partis de quelque aile que ce soit ne parle, n’envisage, ne rêve aucune politique de déconstruction de ce qui nous emmène dans un après-covid de naufrages.

Faudra-t-il qu’émerge un de facto d’entrepreneur·es éveillé·es décidé·es à « indiscipliner l’économie » pour que l’économie ait un avenir et que nous tirions maintenant les leçons des errances ? L’optimisme nous souffle (un petit souffle) que oui…

Olivier Magnan

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