Pour en finir avec le capitalisme (qui se torpille tout seul)

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On se dirige peut-être vers un autre ordre économique des choses, orchestré par la vieille vision de l’ordolibéralisme réactualisée. Deux ouvrages abordent l’avenir sous deux approches.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Nous sommes, à tout point de vue, arrivés à un carrefour. Le genre de métaphore hérissée de panneaux de direction chère aux dessinateurs : vers l’avenir, le passé, la récession, les jours heureux, le bonheur, le plein-emploi, le chômage, la transition énergétique… L’ancien et le nouveau monde. Cette intersection a une cause immédiate, une crise sanitaire majeure dont le virus se nomme « peur ». Cette fois, on a vraiment fermé boutique et l’on a distribué l’activité entre « essentiel » et « non essentiel ».

C’est autre chose que la médiocre crise financière réglée en hauts lieux et entre banques en 2008-2009… Cette fois, le chômage, on l’a cryogénisé : il est « figé » mais bien réel, et va resurgir avec d’autant plus de force que les crises dégelées ont tendance à s’épandre.

Il serait hasardeux de penser que lorsque l’activité aura repris partout, que les entreprises n’auront plus l’obligation du télétravail, que les soutiens financiers du gouvernement s’évanouiront, l’ancien « système » reprendra sa course au tempo du néolibéralisme qui a lui-même généré cette crise covid.

Il n’est guère surprenant de voir fleurir dans des librairies cette fois restées ouvertes un livre et un album qui décryptent les tares et dangers du système mondial dominant. Deux « pavés dans la mare » sont sur mon bureau, deux « réquisitoires » étonnants.

L’un parle de « violence économique », l’autre de « capitalisme injuste, inégalitaire et […] inefficace ». Œuvre de gauchistes, nihilistes, d’écolos déclinistes ? Pas du tout.

Le premier est un album de bande dessinée signé Benoît Collombat, journaliste à France Inter, et Damien Cuvillier, dessinateur talentueux. Il s’intitule Le choix du chômage (Futuropolis). Le deuxième est le dernier livre du prolifique Patrick Artus (professeur, chef économiste de Natixis) qui a rédigé avec Marie-Paule Virard, journaliste, La dernière chance du capitalisme (Odile Jacob). Des enquêteurs si différents dans l’un et l’autre cas que leur critique du capitalisme/néolibéralisme montre à quel point ledit système a été mis à genoux par cette crise létale de la peur, née des abus du système.

Chacun suit son angle, le chômage pour le premier tandem, le capitalisme à bout de souffle pour le deuxième, mais chacune des deux analyses se recoupe parfaitement.

En 1974, Georges Pompidou, Premier ministre à quelques semaines de sa disparition, annonce au conseil des ministres le chiffre effarant de 400 000 chômeurs : le plein-emploi de l’après-guerre était liquidé. En 2020, 6 millions d’inscrits à Pôle Emploi et 9 millions d’emplois précaires.

Les deux auteurs vont décrypter au fil des 300 pages de leur album dessiné qu’il s’agit là d’un choix conscient de toutes les démocraties occidentales : les politiques ont « remis les clés de l’organisation du monde à l’économie et à la finance » sous la forme d’un néolibéralisme universel (l’État construit des politiques favorables au marché qui a lui-même besoin du chômage pour ne pas risquer que le plein emploi ne donne trop de poids aux salarié·es par rapport aux actionnaires). Discours d’anticapitaliste ?

Pas si sûr, car quelqu’un d’aussi peu suspect de pensée gauchisante et révolutionnaire que Patrick Artus tient le même langage : « La solution, disent les deux coplumes Artus-Virard, réside dans un nouvel équilibre entre consommateurs, salarié·es et actionnaires ».

La rupture, pourtant, entre les deux approches critiques a pour nom « ordolibéralisme ». Pour Collombat et Cuvillier, docs, experts et dessins à l’encre de Chine à l’appui, « l’ordolibéralisme défend l’idée qu’il y a des choses permanentes qui doivent être soustraites à la décision politique, collective. » Une économie sociale de marché où « sociale » renvoie à société (de marché) et non pas du tout au « social » du socialisme. Les deux auteurs y voient un avatar de la planète néolibérale, pas forcément un « ordre nouveau » capable d’en finir avec le chômage cultivé depuis quarante ans.

Chez Artus et Virard, qui s’abreuvent à la même source qu’est l’école de Fribourg allemande, l’État ordolibéral doit organiser le marché sans inférer dans son jeu. Créer un environnement économique favorable à la croissance, des entreprises auxquelles « on fait pleinement confiance pour innover, développer de nouveaux biens et services, lutter contre le réchauffement climatique. » Ils y voient un modèle « fécond », mais pour peu que « les actionnaires acceptent de revoir dans une certaine mesure à la baisse leurs prétentions en matière de rendement du capital et donc qu’ils se convainquent qu’à long terme ce modèle crée in fine davantage de richesses pour tous. »

C’est peut-être là l’écueil de cet ordolibéralisme paré de tant de qualités. Lesdits actionnaires ne sont peut-être pas assez intelligents pour arrêter de se goinfrer…

Pourtant…

Voilà un projet qu’un Geoffroy Roux de Bézieux, patron des patrons français, pourrait tenir.

Un plan d’action que les décisions actuelles du maître du monde, Joe Biden, entre impôt sur les riches et soulagement de la charge de la classe moyenne, semblent rallier.

En Europe, l’Allemagne post-Merkel pourrait en être l’inspiration.

Et la France macronienne à son tour en faire l’héritage de Jacques Rueff (La crise du capitalisme en 1935 et L’ordre social, 1945), le porte-voix de cet ordolibéralisme où se serait reconnu le de Gaulle de la participation.

Dans ce nouvel élan de l’activité humaine, le chômage ne serait plus une variable ajustable pour le seul profit.

Un si mauvais choix.

Olivier Magnan

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