La master class du patron du groupe Accor

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Sébastien Bazin sur France Info a convaincu du retour des « jours heureux ».

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Un patron éjecté du CAC 40 en 2020 devrait-il parler comme ça ?

Hier matin, sur France Info, Sébastien Bazin, PDG du groupe Accor, aura époustouflé son auditoire : disert, positif, direct, convaincant, on aurait dit que la loi de la langue de bois ne s’appliquait pas à ce patron pourtant éprouvé par le sinistre planétaire du tourisme. D’emblée, il parle même de « détresse », mais au fil de l’entretien c’est un dirigeant incroyablement positif qui s’exprime sur tout comme s’il prenait un « verre de rosé » (sa référence) avec vous.

Et un tel discours, que l’on a tout lieu de penser sincère et véridique, fait du bien.

Accor, ses 1 600 hôtels en France dans 700 villes, ses 280 000 salarié·es dans le monde (Sofitel, Formule 1, Mercure, Ibis…) ne « travaille pas », attaque Bazin. Pour aussitôt rappeler que ses établissements au Moyen-Orient et en Chine, sont, eux, peu impactés et qu’au global 85 % de ses hôtels sont ouverts. « Mais avec 10 % de remplissage ». Comme tout géant, l’enseigne tiendra, malgré ses 2 milliards de pertes à ce jour et le seul recours au chômage partiel sans PGE à la clé. Aujourd’hui, répond Sébastien Bazin du tac au tac, 140 000 employé·es « seulement » connaissent le chômage partiel.

À l’heure où nos politiques semblent rabâcher que la France est la seule dans le monde à appliquer un « quoi qu’il en coûte » historique, un PDG présent partout dans ce même monde remet les pendules à l’heure : « L’ensemble des systèmes d’aide européens sont du même acabit » (pas en Amérique latine, pas au Shri Lanka, pas au Vitenam ni au Laos, pas en Afrique). Là où les salarié·es Accor ne sont pas pris en charge par l’État, Bazin a suscité un fonds de 170 millions d’euros pour les collaborateur·rices du groupe. « Mais vous licenciez… », tentent d’attaquer mes confrère·sœur. « Je l’aurais fait, avec ou sans covid », réplique celui qui connaît tous ses chiffres (2 000 licenciements dans le monde, 700 en Europe, 300 en France), « mais je recrute d’autres expertises ». Ceux et celles qu’il appelle les « vulnérables » (des employé·es de plus de 55 ans ou sans possibilité de reconversion), sont mis au chaud deux ans sous l’ombrelle du « Collectif des 35 », 35 grandes enseignes de tous les domaines qui mutualisent les reconversions, et dont on ne parle pas. « On aurait dû se réveiller plus tôt », se reproche même Sébastien Bazin.

Incroyablement précis, pragmatique, le sexagénaire ancien financier qui prend la tête d’Accor en 2013 après en avoir été l’un des principaux actionnaires plaide pour une visibilité, celle que réclament tous ses pairs : « Un plan sans date n’est pas un plan, ce sont des espoirs ». La formule porte : nos politiques tétanisés ne comprennent pas qu’un groupe comme Accor, comme toutes les entreprises de toute taille, aura besoin de trois semaines, un mois pour se réapprovisionner, rappeler ses salarié·es (15 à 20 % ne reviendront pas). Or l’optimisme du PDG ne repose pas sur un espoir, mais sur sa certitude réfléchie d’un « printemps extraordinaire » et d’un « été formidable ». Sébastien Bazin sait que les Français·es trouveront un hôtel (de préférence Accor) à 4 heures de chez eux, qu’ils et elles sillonneront la France d’autant plus facilement qu’ils et elles auront thésaurisé pendant la réclusion. Quant aux 40 % de clientèle business intrarégionale, ils reviendront, il en est sûr, même si les 20 % de business intercontinental useront de visoconférence avant, au final, de venir finaliser leurs accords dans l’un de ses hôtels.

Et en attendant, le positif aubergiste rappelle au passage qu’il a proposé depuis un an ses chambres pour loger des contaminé·es et soulager les hôpitaux, et apprêter ses établissements en vaccinodromes, ce que ses interlocuteurs étatiques ont poliment décliné.

Celui qui a accueilli Nicolas Sarkozy en 2017 dans son conseil d’administration, confronté à l’étranger au 619e jour de grève de femmes et hommes de ménage mais qui ne sont pas salarié·es d’Accor – un sous-traitant que le patron français voudrait bien voir négocier, dit-il –, a vraiment, ce matin-là, donné une master class de haute volée, une exception dans l’establishment compassé silencieux.

Il serait bon que le discours du Président français des « jours heureux » s’en inspire.

Olivier Magnan

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