Libéré·es ? Délivré·es ?

temps de lecture : 3’10

Mathieu Wilhelm, journaliste, interviewer chez BFM Paris, chroniqueur d’ÉcoRéseau Business, traque la nouvelle délation anonyme…

Mathieu Wilhelm

« … Je ne mentirai plus jamais », nous chante l’héroïne star de Disney ! Soyons d’accord, il faut bien nager dans un monde de dessins animés pour prendre au pied de la lettre ce qui semble être, actuellement, une promesse que plus grand monde ne tient. La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, nous dit-on… Ah oui ? Pas toujours… et de moins en moins. Pourfendeurs honnêtes que nous étions, procureurs que certains se rêvent d’être, délateurs et calomniateurs que d’autres se plaisent à devenir, cachés dans l’obscurité de leur chambre à coucher… Car oui, aujourd’hui, le revolver a changé de forme. Il revêt à présent l’habit d’un clavier à 105 touches, et son chargeur est inépuisable en munitions…

Chacun·e peut devenir une cible sans même s’apercevoir, avant de tomber froidement sur le sol, qu’il ou elle aura été dans le viseur depuis de nombreuses années. Les raisons ? Toujours à peu près les mêmes dirons-nous, depuis des siècles, du baiser de Judas au tweet intempestif [Judas lui au moins, avait l’audace d’agir à visage découvert] ! Dénonce telle ou telle population pour pouvoir vivre sur ses terres. Dénonce le juif du palier d’à côté pour t’emparer de son mobilier. Dénonce aujourd’hui ton voisin ou ta voisine pour laisser entrer davantage de soleil sur ta terrasse, puisqu’à présent son fichu parasol sera définitivement fermé… Toutes les fortunes ont une odeur de soufre, toutes les revendications ont une odeur de fierté, toutes les délations ont une odeur de faux sceptique ou de fosse septique…

Twitter, « La poubelle de l’humanité », ne pratique pas le tri sélectif ! Le tout-venant est le bienvenu ! Mais ne serions-nous pas finalement encouragés à tout cela ? Si nos voisins helvètes ont toujours poussé leurs concitoyens à dénoncer toute infraction qui s’offrirait à leurs yeux, en rebaptisant même le concept en « courage civique », en France, il n’a jamais été loi… Ah, finalement si ! On change de braquet. Dès à présent, la délation fiscale est rémunérée par le fisc… Tous des indics ! Et il est assez ironique de penser que dans ces périodes où nos libertés sont bien tristement réduites à leurs minimums, la situation amène certains à décupler la seule qui leur reste : parler.

Libérer la parole ou parler pour se sentir libre ? La nuance est fine, mais elle existe. Et elle est la conséquence directe de l’enfermement de chacun. Vouloir faire quelque chose, quitte à mentir, à salir, à assassiner. Le pouvoir des mots est sans doute celui qui donne le plus de satisfaction à celui ou celle qui le détient. Mais il n’est pas ici question de dire qui a raison ou qui a tort, mais bien de savoir comment aujourd’hui il est possible de déceler le vrai du faux…

Le principal problème, et fer de lance de la toute neuve arrivée en politique de Maître Dupont-Moretti : l’anonymat. L’anonymisation de la parole devient l’horreur du néant. Vous n’êtes personne ! Quand, derrière son bureau, un vrai journaliste signe un papier en disant ce qu’il pense, il tire sa légitimité et son droit de cité(r) d’une seule et même chose : sa signature. Ah, il est certain qu’en voulant rendre sa justice sur les réseaux sociaux, les frais d’avocat sont moins onéreux ! Et le verdict, lui, tombe à peine l’accusation formulée. La présomption d’innocence n’aura jamais été autant bafouée, la vindicte populaire a pris le pas et la « présomption de culpabilité » est devenue la règle dans les tréfonds du numérique… Il n’est même plus question d’employer la formule « tribunal médiatique », mais bien « tribunal populaire », qui, à l’inverse de nos institutions protectrices, lui, ne cherchera pas de preuves, puisque justement, sans preuves, les pseudo-victimes ne peuvent pas saisir la justice.

Internet supprime les intermédiaires, les gardes fous n’existent plus… On ne parle même plus ici de fake news, mais de ragots ou de rumeurs. Et comme les loups attaquent en meute, tout accusateur du dimanche trouvera sa horde pour diffuser son virus à vitesse grand V. Et le mal est fait ! Certains ont décidé de cesser d’y laisser leurs plumes et pléthores de personnalités ont quitté le paquebot Twitter car bien trop souvent sous le feu des insultes incessantes, sexistes, racistes ou homophobes. Plus dur encore, les vraies victimes, elles, se retrouveront noyées au milieu des facéties de ceux qui n’ont que l’esprit de vengeance, de manipulation et d’avidité malsaine d’un pouvoir qu’ils n’auraient jamais eu ailleurs.

NB : cette tribune paraîtra dans le n° de mars, 77, d’ÉcoRéseau Business

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