Pourquoi la Théorie monétaire moderne doit devenir la bible de M. Macron

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Un ouvrage fondamental, Le mythe du déficit, démontre à quel point l’orthodoxie budgétaire des États ennemis des déséquilibres monétaires nous conduit à l’abîme. Tous les médias vont en parler en mars !

Olivier Magnan, rédacteur en chef

En matière de gestion du budget d’une nation, persistent des mythes qui ont la peau dure. Le premier est de penser qu’un État doit gérer ses ressources budgétaires comme une famille : ne jamais être à découvert. Fuir le déficit. Trop s’endetter. Le traité de Maastricht est tombé dans ce mirage en décrétant qu’un déficit étatique ne devait pas excéder 3 % de son PIB. La mesure semblait si naturelle que tous les happy tax payers l’ont trouvée sage et prudente. Peut-être pas les happy tax payers français qui, souvenons-nous, en 2005, avec les Pays-Bas, n’avaient pas dit « oui » au référendum. Sarkozy, en 2008, s’est dépêché de ratifier sans consultation nouvelle le traité de Lisbonne qui a imposé le mythe du déficit nuisible. En 2015, un sondage montre que si la question du référendum de 2005 était reposée, le « non » français se révélerait encore plus éclatant.

En réalité, l’idée qu’un État doit gérer son budget comme un « bon père (et mère, désormais !) de famille » est fausse et dangereuse. Comme bon nombre d’autres idées reçues qui ont la vie dure mais soutenues par des présidents, des conseillers et des décideurs politiques qui ont sans doute intérêt à les promouvoir. Quand il s’est agi pour Obama de faire face à la crise dite des subprimes en 2007, il n’a injecté dans la dépense publique « que » 787 milliards de dollars quand il en aurait fallu plus de mille. En aurait-il eu le « courage » que le Sénat lui en aurait sans doute refusé le vote.

Une économiste américaine, Stephanie Kelton, professeure de politique publique et d’économie à l’université d’État de New York, d’abord ennemie de ce que l’on nomme la Théorie moderne de la monnaie ou Théorie monétaire moderne (TMM), a fini par en comprendre le génie et la portée. Elle l’a vulgarisée dans un livre désormais tout juste traduit en français chez les excellentes éditions Les liens qui libèrent – à l’appellation si fondée –, Le mythe du déficit, très bien traduit et annoté par Paul Chemla.

Cette Théorie est encore peu connue en France. Si jamais le Président de la République française n’a pas sur sa table de nuit les livres qui s’y réfèrent, il mériterait de n’être pas réélu : cette nouvelle vision de l’économie monétaire sera sans doute la bible de tous les futurs possibles sur terre. Un seul souci, elle bat en brèche ce qui nous vaut aujourd’hui la constitution des formidables GAFAM sur le point de battre monnaie, les immenses fortunes improductives et ces restrictions budgétaires qui, entre autres, poussent encore la France à ne pas investir suffisamment dans son système de santé, sa culture, son éducation ou son industrie rapatriée.

Comme l’exprime Kelton, la plupart des orthodoxies étatiques tendent à « équilibrer le budget » alors qu’il « faut équilibrer l’économie ». Dit autrement : partager la prospérité.

Si Stephanie Kelton analyse bien sûr avant tout le cas de l’Amérique, elle insiste sur l’idée que la TMM s’applique à « tout pays souverain sur le plan monétaire », c’est-à-dire les États en capacité monopolistique d’émettre une monnaie fiat (monnaie dite fiduciaire qui n’est adossée à nulle autre monnaie ni actif qu’elle-même)*. La France ? Elle a perdu sa souveraineté monétaire avec l’euro. Mais la Banque centrale européenne, émettrice de monnaie, donne malgré tout aux pays européens les moyens d’équilibrer leur économie (et non leurs budgets).
Les « mythes » clairement exposés par Kelton nous parlent. Après celui de la nation gérée comme une famille, celui qu’un déficit public est forcément nocif. La TMM montre que 100 euros dépensés pour une recette de 90 euros, si elle crée un déficit théorique, crée un excédent quelque part de 10 euros.

3e mythe : nos enfants et les générations à venir supportent la dette que nous créons. Tous les « populistes » et les crétins entonnent la rengaine en divisant l’état instantané d’une dette par le nombre d’agents économiques d’un pays. Aucun sens. En réalité, tout ce qu’un État injecte par emprunt dans l’économie suscitera de la valeur. La démonstration de l’économiste sur ce point est imparable.

Du reste, le 4e mythe en découle : les emprunts de l’État n’épuisent nullement l’investissement privé car la capacité d’épargne est illimitée. Bien au contraire, la dette étatique va générer de l’épargne privée et de l’investissement.

5e mythe : celui qui laisse croire que si la Chine achète de la dette américaine (ou française), elle accapare une partie de l’économie du pays débiteur. La Chine achète de la dette en dollars… en provenance des États-Unis !

Le 6e mythe dénoncé par la TMM fait voler en éclat les réticences à la mise en place universelle d’une sécurité sociale américaine, timidement esquissée par Obama et dynamitée par le plus imbécile des présidents américains, Trump. La Théorie monétaire moderne équilibre l’économie (et non les « budgets ») par la redistribution qui enrichit. Le déficit de la Sécurité sociale française ne doit pas hanter les cauchemars des gestionnaires dont la seule mission doit veiller à ce que ces déficits ne créent pas de l’inflation, véritable limite aux moyens que se donne un État.

Il existe de vraies crises, partout dans le monde. La liste de Stephanie Kelton, d’inspiration américaine, est transposable partout dans le monde : les millions d’enfants qui vivent dans la pauvreté, les infrastructures insuffisantes, les inégalités, la stagnation des bas salaires (analysée en son temps par Patrick Artus et commentée ici), les dettes étudiantes (américaines, mais la queue de nos étudiant·es devant les banques alimentaires relèvent du même scandale), le changement climatique et la destruction de la biodiversité. Voilà les vraies crises. Tout le reste est un jeu d’écritures bancaires. La feuille de route des gouvernements, partout, devrait être la même : priorité aux besoins humains et à l’intérêt général. On voit bien pourquoi les « milliards » dépensés par l’État en période de pandémie (qui aura eu le mérite de disloquer les politiques budgétaires mal fléchées), s’ils sont nécessaires, n’arment en rien une catastrophe future. Il est temps pour les électeurs de surveiller les programmes électoraux à venir. Et ne pas tant disqualifier les ambitions sociales coûteuses…

Olivier Magnan

* Ces pays monétairement souverains ne sont pas si nombreux : États-Unis, Royaume-Uni, Japon, Australie, Canada, entre autres. La France n’en fait plus partie.

Le livre paraîtra le 10 mars, commandez-le auprès de votre libraire de toute urgence. Stephanie Kelton sera l’invitée de On n’arrête pas l’éco sur France Inter le 6 mars, de La grande table sur France Culture. Vous allez en retrouver des interviews dans L’Obs, Libé, Le Point, Alternatives économiques.

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