C’est Amazon qui “gère” les données des PGE français…

Temps de lecture constaté 2’55

Bpifrance a contracté l’année dernière avec le géant américain. Une sénatrice française ne l’entend pas de cette oreille.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

C’est une manie, une maladresse, une paresse ou pire ? Voilà encore un marché « régalien », la gestion des prêts garantis par l’État, les fameux PGE, confié à une société américaine, pas la première venue, Amazon Web Services… L’information n’est pas récente : dès l’été 2020, Bpifrance, sollicitée par le ministère de l’Économie pour trouver la meilleure façon de gérer un service cloud fiable capable d’interconnecter des systèmes de consolidation bancaire et le système d’information de Bercy, conclut en cinq jours le contrat avec le GAFAM par excellence, Amazon.

Dans les milieux du cloud et de la cybersécurité français, on s’insurge. Rien n’y fait : Bercy valide, Bpifrance signe : les données « sensibles » ou, comme le nuance Bernard Benhamou, secrétaire général de l’Institut de la Souveraineté numérique, « stratégiques », sont donc à l’heure actuelle traitées sur les serveurs généreux états-uniens.

Tout rebondit le jeudi 4 février quand la sénatrice de l’Orne Nathalie Goulet, politiquement centriste, organise une conférence de presse pour dénoncer les « dangers du partenariat Bpifrance-Amazon ». Il était temps, quelque 500 000 entreprises de toute taille, bénéficiaires du PGE, ne savent pas vraiment que leurs données « intimes » sont livrées à une société américaine, pas du tout à l’abri de la curiosité de l’une des 24 agences américaines à même d’en exiger la consultation. Même si Bpifrance détient la clé de codage, les cybernéticiens savent bien qu’Amazon Web Services en est pourvu aussi, ne serait-ce que pour des opérations de maintenance. Or il suffit à une agence de renseignement états-unienne d’évoquer le Cloud Act ou, moins formaliste encore, le Patriot Act, pour s’approprier les données des entreprises françaises.

Nathalie Goulet est d’autant plus fondée à demander des comptes à l’exécutif que, d’avis autorisé, des sociétés françaises ou européennes expertes de la donnée (Orange, OVHCloud parmi d’autres) seraient à même de rendre le même service. À l’époque interrogée, Bpifrance avait mis en avant l’urgence, couplée à la simplicité de l’offre d’AWS. L’argument ne devrait pas tenir face à l’exigence de souveraineté numérique dont ne sont avares ni le patron de Bercy ni le Président de la République lui-même…

La mésaventure n’est pas la première : il avait fallu un petit orage hexagonal pour que le Health Data Hub qui véhiculait l’ensemble des données de santé de la population française ne soit plus traité par… Microsoft. Pourtant, cette fois, les éclats de voix de la sénatrice ne semblent pas troubler outre-mesure les garants de la souveraineté nationale qui ne comprennent pas pourquoi l’on s’agite tant. Il n’est effectivement pas si important à leurs yeux qu’une puissance étrangère puisse avoir accès à des données susceptibles de faciliter une distorsion de concurrence ou de favoriser le rachat de fleurons français mis à nu pour avoir sollicité un PGE.

Sans préjuger du danger réel encouru par le voyage de telles données « nationales », il apparaît quand même hautement incohérent de contracter avec des entreprises américaines tout en vantant l’excellence du savoir-faire domestique et en proclamant haut et fort la « préférence » nationale. Jusqu’à confier à un cabinet américain comme McKinsey, souvenons-nous en, le soin d’organiser la logistique de vaccination en France. Il a fallu aussi quelque effort pour aboutir à la disqualification du chinois Huawei, suspect d’indiscrétions à la demande de son gouvernement (lire Vite Compris).

Comme le rappelait jeudi, aux côtés de la sénatrice Goulet, Francis Palombi, président de la Confédération des commerçants de France, l’« amazonisation » de la France est en marche, avec l’implantation d’entrepôts logistiques géants pas même soumis à la taxe des structures de plus de 400 m2. Une « iniquité » criante où il devine, avec la députée Delphine Batho, une « complicité de l’État ».

Souveraineté numérique ? Souveraineté tout court ? « Ô ministres intègres ! Conseillers vertueux ! voilà votre façon de servir… », lançait le Ruy Blas de Victor Hugo. Nathalie Goulet n’aurait pas dit mieux.

Olivier Magnan

Répondre

Saisissez votre commentaire
Saisissez votre nom ici

J’accepte les conditions et la politique de confidentialité

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.