Le football, lui, a-t-il besoin de moi ?

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Geoffrey Wetzel,
journaliste à la rédaction

Des stades qui sonnent creux. À l’ère covid-19, le football vit ses heures de désenchantement. Tous les championnats ont bien entendu redémarré, les matchs se disputent et les compétitions s’enchaînent. Mais avec l’absence de son douzième homme : les supporter·rices. Sans doute n’est-ce « que » du football pour la majorité d’entre nous, je me méfie toutefois de cette omnipotence relativiste qui, sous prétexte d’une lutte exacerbée contre le syndrome Sars-CoV-2, a relégué à l’arrière-plan l’ensemble – ou presque – de nos passions individuelles.

Et ce ne sont pas toutes les tentatives d’artifices pour maquiller le manque cruel de supporter·rices dans les gradins qui combleront les voix esseulées des commentateur·rices sportif·ves. Dernier exemple en date : le 28 novembre au Parc des Princes, le Paris Saint-Germain a diffusé une bande son de chants de supporter·rices « virtuel·les » alors qu’il était à la lutte contre les Girondins de Bordeaux. Une bonne intention, l’envie de créer un semblant de folie qui en réalité ne prend pas. Mais sûrement moins risible que la Liga espagnole qui avait, lors de la reprise de son championnat, opté pour la réalité augmentée : un sentiment de percevoir les tribunes remplies grâce à une image virtuelle. Ratage total, flou, le public virtuel avait davantage des allures de confettis qui rappelaient l’atmosphère déguisée au sein des jeux vidéo.

Mais la palme du ridicule revient à nos ami·es sud-coréen·nes, pays dans lequel l’équipe de Séoul avait remplacé ses supporter·rices par un public virtuel composé de… poupées sexuelles ! Une décision qui, en plus de passer à côté de l’effet escompté d’une meilleure ambiance dans les tribunes, a révélé un penchant pour la misogynie. L’équipe en question a été condamnée à payer une amende de quelque 70 000 euros.

Cependant, et c’est peut-être ce qui constitue ma principale angoisse en tant que fan inconditionnel du ballon rond, le football prouve qu’il peut vivre mécaniquement orphelin de son public… Uniquement grâce à un modèle économique qui se passe des revenus tirés du public ! Autrement dit, le football dure plus qu’il n’existe. Certainement aveuglé par la passion qu’il me procure, je n’avais pas entièrement réalisé que le football ne s’écarte en rien d’une entreprise lambda, obsédée par l’efficience et la rationalité économiques et contrainte à la reprise rapide de son activité pour se sortir de la banqueroute financière. Quitte à faire de nécessité vertu une banqueroute de l’émotion.

Les spécialistes le savent, le sport le plus populaire n’a hélas pas besoin de ses supporter·rices pour prospérer. Pour un ancien numéro d’ÉcoRéseau Business, je m’entretenais avec Pierre Rondeau, économiste du sport : « La billetterie ne représente en moyenne que 10 % des revenus totaux des clubs, on peut tout à fait imaginer des stades vides ad vitam aeternam », énonçait-il froidement. Imaginer un football qui continue à jouer main dans la main avec le tandem sponsors-droits TV.

Et pourtant, je m’entête à me persuader qu’une enceinte d’Anfield à Liverpool sans son traditionnel « You will never walk alone » ou qu’un Signal Iduna Park à Dortmund sans « Mur jaune » sont contraires à ce qu’est censé incarner le football : une fête. Or, une fête ne s’organise pas sans invités. L’occasion aussi de « faire table rase » et de renouer avec des supporter·rices passionné·es et respectueux·ses, pour lesquel·les – inutile de le rappeler – le racisme et l’homophobie n’ont pas leur place.

Espérons un retour au plus vite – et dans le respect des gestes barrières – d’une vie dans les stades. Avant que le football ne se rende définitivement compte qu’il n’a plus besoin de moi, de nous.

Geoffrey Wetzel

Petit rappel
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