« Vrai » ou « faux », je ne sais plus…

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Geoffrey Wetzel,
journaliste à la rédaction

Faut-il le « voir pour le croire » ? À l’heure des simulacres, le doute vit son heure de gloire. Les fake news envahissent les réseaux sociaux, parfois reprises par les journaux, mais au XXIe siècle, place aux deepfakes, des fake news au carré, basées sur l’image et  terriblement plus efficaces pour ancrer une fausse information dans nos esprits. Dans une société obsédée par le progrès, où ce même progrès se confond – hélas – presque toujours avec avancée technologique, nous sommes de moins en moins à même de discerner le réel de la fiction… la vérité du mensonge.

Je m’inquiète parce que l’être humain a décidé de monter à bord d’un TGV technologique qui l’asservit. Qui l’empêche de prendre de la distance sur ce qu’il entend, voit et pense. Qui se félicite d’être capable de faire dire n’importe quoi à n’importe qui et maintenant… de faire « faire » n’importe quoi à n’importe qui. Ultime bêtise en date, la série française Plus belle la vie a décidé de recourir à la technique du deepfake pour remplacer Malika Alaoui, actrice phare du feuilleton, contrainte à renoncer temporairement au tournage car cas contact covid-19. En 2020, plus besoin d’ajuster son scénario en cas de pépins techniques, les robots et les algorithmes s’en chargent. Quitte à bouleverser l’avenir du cinéma ?

Mais je m’inquiète surtout en raison des origines nauséabondes de la pratique : deepfake aujourd’hui, mais surtout fakeporn à ses débuts ! Scarlett Johansson, victime de la dérive, et bien connue du grand public, a vu son visage transposé sur celui d’une actrice de divertissement pour adultes. Ajoutez à cela la rapidité avec laquelle les vidéos sont relayées sur la toile, rétablir la vérité relève quasiment de l’anecdotique.

Un fléau que les hommes (plus que les femmes) politiques doivent encadrer et dont ils ne doivent pas se servir. Dans certains pays, le deepfake s’apparente à une arme de communication politique. Lors des élections législatives indiennes, Manoj Tiwari a figuré dans deux vidéos, l’une où il s’exprimait en dialecte indien et une seconde en anglais, trafiquée puisque l’homme politique ne maîtrise pas la langue. Un discours qu’il n’a pas tenu lui-même, mais qui a été raccordé artificiellement à son visage lors d’une allocution où il évoquait en réalité un tout autre sujet. Un moyen de toucher des électorats spécifiques via une stratégie mensongère. Même si le candidat en question a été battu, des électeur·rices l’ont choisi. Soit le vrai, soit le faux personnage. Peut-être un peu des deux, mais pas l’authentique. Nous devons nous affranchir de voter pour une illusion, un candidat qui n’existe pas ou presque.

L’efficacité du  deepfake  fonctionne d’autant plus que nous sommes soumis·es à l’hégémonie de l’information en continu. Je m’entretenais il y a quelques semaines avec Serge Tisseron, psychiatre de renom, et à l’origine des quatre jungles du numérique dans lesquelles nos enfants devront se préparer, parmi elles : l’information en direct, saturée d’émotions, sans recul, remplie de fake news. Le deepfake se nourrit de notre désir (ou besoin ?) irraisonné d’avoir un avis sur tout… tout le temps ! Lutter contre les deepfakes passera sans doute par l’acceptation de prendre le temps nécessaire à la réflexion et abandonner l’écueil qui tend à réduire le savoir à la quantité d’informations ingurgitées.

Je crois que personne ne veut d’une société où l’usurpation d’identité « plus vraie que nature » se trouve à portée de smartphone.

Geoffrey Wetzel

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