Le monde semble le même, en réalité il est déjà irrésistiblement dans l’après

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Comme une onde invisible, l’« ébranlement systémique » est engagé.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

« Je ne trouve pas autour de moi le ferment de la rupture que devait nous valoir l’après-covid », me disait hier Paul Lhotellier, patron d’une ETI des Hauts-de-France que l’on pourrait qualifier de BTP, mais qui, en réalité, aménage les territoires et améliore le cadre de vie des habitants : dépollution, déconstruction, désamiantage, eau « viennent renforcer les métiers historiques des travaux publics, bâtiment et matériaux », comme le précise la plaquette Lhotellier. Ce qui veut dire que dans cette entreprise de plus de 1 300 salarié.es qui n’a « perdu » personne dans le déconfinement, la priorité n’est pas le retour au business as usual, mais au contraire l’espoir et la volonté que cette rupture débouche sur un après, sinon meilleur en tout cas différent. Comme si le « grand secouage » ne faisait pas peur à des patrons de cette trempe alors même que l’heure est, comme l’exprime Hugues de Jouvenel, fondateur et rédacteur en chef de la revue Futuribles, au primat de l’urgence sur l’avenir.

Mais l’heure est aussi à la prospective.
Il est plus que temps que nous tous.tes relevions le nez, quittions nos postures d’accablé.es pour humer l’air du futur. Quitte à le trouver nauséabond. C’est ce à quoi s’est employée cette revue unique dans le paysage de l’information, la seule qui arpente les pistes de l’avenir à partir des données, des chiffres et des faits, selon une méthode rationnelle. Dans ce numéro de juillet-août, chacun des contributeurs a donné son analyse des effets à venir de la covid-19. Tel celui de Yannick Blanc, président de Futuribles international, dont l’analyse part de la rupture évoquée par Paul Lhotellier : un « ébranlement systémique ». Il y discerne les trois cercles de l’onde de choc, l’ampleur de la crise (pourtant pas pire par ses décès que la grippe de Hong-Kong qui avait causé 40 000 morts en France au début des années 1970, personne ne s’en souvient), le choc pétrolier (lui aussi peu souvent évoqué) et le changement de stratégie à moyen terme à l’œuvre au-delà de l’actualité court-termiste du masque et de la reprise des contaminations.

Blanc rappelle que des millions de petites entreprises de service sans trésorerie ont subi tout de suite l’effet du confinement, que les grands groupes internationaux ne survivent que par l’effet des aides publiques massives, que l’immobilisation des transports a induit l’instabilité des pays producteurs, que les hypers et les centres commerciaux, aux modèles déjà remis en cause, ont cédé face à l’e-commerce et aux GAFAM. Mais dès lors que les acteurs politiques, économiques et sociaux sont en train de réagir, de s’adapter, d’anticiper, une myriade de variables vont plonger le monde dans l’incertitude au nom d’une « précarité stratégique » qui débouche sur « une adaptation permanente de la posture, de l’esquive et de l’effet de levier ».

À travers l’intelligentissime exposé du prospectiviste, se dessine la réponse au patron de la grande entreprise des Hauts-de-France : « Après, c’est maintenant ». Paul Lhotellier qui pense son entreprise autrement en s’affligeant de ne pas voir son écosystème réagir comme lui va bientôt comprendre qu’il est aujourd’hui l’acteur de « quelque chose d’irrésistible ». « Chaque décision, chaque mesure, chaque attitude prise dans l’urgence de la crise est en réalité le premier pas de l’après », assène l’homme du futurible les deux pieds ancrés dans le présent.

Le business as usual est un leurre : le monde change irrésistiblement. Il ne tient qu’aux acteurs, citoyen.nes, politiques, entrepreneur.euses, salarié.es de penser que le monde d’après, déjà condamné au réchauffement et à la submersion littorale, doit rester vivable pour tout le vivant. Et d’agir en conséquence.

Olivier Magnan

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