Démanteler les centrales nucléaires: une entreprise de salut public sans bénéfice immédiat

Éviter une catastrophe improbable mais possible, limiter les déchets radioactifs, n’a jamais été profitable à un gouvernement élu pour 5 ans mais qui pense aux 100 ou 1 000 ans à venir.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

On ne s’ennuie pas, en France.

Entre polémiques de crise sanitaire, vague verte, transition énergétique et désormais fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim, on a de quoi s’offrir de belles bagarres à la gauloise.

Le débat se révèle pourtant consternant. Pour les pronucléaires, fermer cette antiquité vieille de 43 ans, bâtie en zone sismique, à portée de n’importe quel avion en perdition ou kamikase, posée sur un socle de 1,5 mètre d’épaisseur, fréquemment à l’arrêt, faiblement contributrice (moins de 2 % de la production totale après l’arrêt du 1er réacteur), constitue malgré tout un crime de lèse-majesté à l’encontre de la nation aux 58 réacteurs qui affiche un bilan carbone exceptionnellement bas (mais à quel prix !).

De plus, s’insurgent les « pro », il va bien sûr falloir compenser à coups de charbon ou de gaz la perte de production majeure de cette vieillerie conçue pour 40 ans d’exploitation, qui aurait pu allègrement franchir les 50 ans… Là, les millions de tonnes de CO2 s’envolent, au gré des estimations les plus alarmistes. Comme s’il était vital de compenser les gW de cet engin cacochyme, quelque peu rapiécé. L’Allemagne a fermé huit centrales atomiques pour sortir du nucléaire en 2022. Si, provisoirement, le pays a « tiré » quelque peu sur sa lignite, à titre transitoire, il en est maintenant à fermer aussi huit centrales à charbon, en investissant massivement dans le renouvelable.

Est-il possible d’avancer deux ou trois arguments « de bon sens » en faveur du démantèlement du nucléaire, qui va nous chauffer et nous éclairer, si tout va bien, encore un siècle à raison de quinze à trente ans par démantèlement, sans déclencher de vaines polémiques ? Pas sûr. Essayons.

D’abord, rappelons-le : une centrale nucléaire consiste à chauffer un liquide caloporteur pour produire de la vapeur. De la vapeur comme celle de M. Papin. De la simple vapeur. Histoire de faire tourner des turbines. L’atome ne produit évidemment pas directement de l’énergie exploitable. Les centrales sont de grosses casseroles, des cocottes posées sur de petits soleils très très dangereux et très très confinés. En prendre conscience a de quoi faire réfléchir aux parcs éoliens qui sont aussi des turbines, mais simplement mues par… le vent. Ou aux centrales solaires, elles aussi grosses cocottes à vapeur, mais générée par… une très très grosse centrale nucléaire qui a le bon goût de fonctionner à 150 millions de kilomètres de la Terre, le Soleil !

Nous payons au prix fort notre maestria atomique : 1,54 million de mètres cubes de matières et de déchets radioactifs sont répartis un peu partout sur le territoire (chiffres de l’Andra, l’agence en charge de ces dépôts abominablement dangereux), presque en douce, là où les populations, si favorables à notre chère énergie, ne se rebellent pas trop faute de savoir ce qu’on leur enterre sous leurs pieds. On en prend pour 100, 1 000, 10 000 ans de déchets, dans le meilleur des cas enfouis à 500 mètres quand les colis vitrifiés de La Hague devront, un jour ou l’autre, quitter leur stockage. Alors, non. Si le prix à payer cette belle énergie à bas carbone consiste à enfouir des mox (Mixed OXides) dont on ne sera jamais les maîtres, et dont les générations à venir hériteront, il est urgent d’investir les sommes faramineuses de ces centrales dans l’énergie renouvelable.

Centrales à l’abri de tout ? Éternelles ? Comme à Fukushima, Tchernobyl ou Three Miles Island ? (mais ces gens-là bien sûr ne disposaient pas de l’excellence technologique française à l’œuvre sur des supergénérateurs qui ne fonctionnent pas).

Enfin, quels sont ces gouvernements irresponsables qui démantèlent ? Simplement des décideurs qui, peut-être, remplissent leur mission de gouverner : ils anticipent. Sans aucun bénéfice puisque le jour lointain où les centrales nucléaires n’existeront plus, on leur reprochera d’avoir tant dépensé pour éviter un risque majeur qui ne se sera pas produit. En oubliant de les remercier pour, peut-être, avoir évité une catastrophe majeure.
On n’en est pas là. Avant que la dernière centrale cocotte ne soit démantelée dans le monde, d’autres gouvernements, peut-être moins cohérents, passeront qui trouveront plus commode de faire de la vapeur avec de l’atome.
Une grosse cocotte à vapeur qui produit des déchets très très dangereux.

Olivier Magnan

Lire ici la synthèse d’Adam Belghiti Alaoui

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