Le Président teste-t-il la population « grandeur nature » ?

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Les critiques, aussi mesurées que directes, de l’ancien directeur général de la Santé, mettent en évidence le goût du pari d’Emmanuel Macron. Ça passe ou ça casse.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Au fond, il ne sert pas à grand-chose d’épier chaque jour les décisions des autorités françaises face à la covid : quelle que soit la tactique épidémiologique adoptée, le virus n’en fait qu’à sa « tête », justement parce qu’il n’en a pas. À telle enseigne que critiquer le Président de la République ne vise qu’à ébranler peut-être sa possibilité de remporter un deuxième mandat sans convaincre qu’il ait pris des décisions pires ou meilleures que ses homologues. En revanche, Emmanuel Macron montre une nature de « joueur » que d’aucuns ne manqueront pas de lui reprocher.

Il est sans doute vain de s’arc-bouter sur les chiffres quotidiens, d’écouter les « yaqua » et « fauquon ». L’important est que nous soyons encore pilotés par des gens à peu près rationnels, notamment en France où, mais ce n’est pas le seul pays en Europe, encore moins dans le monde, les milliards sont venus essayer de sauver l’essentiel d’une économie volontairement mise en veilleuse. Souvenons-nous, comme le démontre abondamment la théorie monétaire moderne que les sommes vertigineuses engagées dans la sauvegarde des entreprises et des salarié·es ne constitueront pas in fine une charge insupportable pour les populations.

Nous n’avons pas mieux réussi ni à peine moins mal que les autres pays – le Brésil de cet imbécile de Bolsonaro et l’Inde de l’autoritaire Modi mis à part. Une étude de l’Imperial College de Londres a estimé l’impact des mesures sanitaires décidées dans 11 pays d’Europe d’où il ressort qu’aucun des pays, avec ses variantes – confinement, dépistages, vaccinations – n’a su trouver une parade miracle. On l’aurait su.

En revanche, les critiques de l’ancien directeur général de la Santé, l’épidémiologiste William Dab, rendues publiques le 25 avril dans Le Journal du Dimanche laissent entendre que le retour des enfants dans les écoles hier n’est ni plus ni moins qu’un test en grandeur réelle : que le « plateau » de la courbe, aujourd’hui stable à 2 000 décès par semaine, reparte vers le haut ou qu’il confirme sa légère chute amorcée, et l’on saura enfin si l’école constitue le cluster majeur.

Pour le professeur, le gouvernement Macron a peut-être trop tendance à prendre des paris, celui de compter un peu trop sur la vaccination élargie et l’immunisation des contaminé·es. C’est sans compter, explique l’épidémiologiste, sur l’apparition de variants (dont l’indien ?). Il va plus loin : il estime que la France est pilotée « à l’aveugle ». Parce que l’on ne sait toujours pas pourquoi autant de Français·es se retrouvent à l’hôpital. Est-ce au travail que l’on se fait contaminer ? Dans les transports ? Dans les familles aux petits logements ? À l’école ? Faute d’enquête systématique – qu’on aurait pu espérer, intuitivement, voir menées enfin – on teste les clusters par des couvre-feux (ça marche ou pas ?), de petits déconfinements, des retours des enfants en primaire : bref, on joue empiriquement sur le réel de la vie, sur une « expérimentation grandeur nature », dit Dab, qui aurait préféré un test « zoné ».

Idem pour les vaccinations : décider d’espacer le rappel sous prétexte que les labos estiment ce décalage possible, c’est encore une fois aléatoire. Le professeur Dab lâche une hypothèse qui fait peur : et si ce délai induisait un virus résistant au vaccin ? Sa conclusion est peut-être l’une des plus sensées et des plus violentes de l’heure : « Très peu de pays ont lutté contre ce virus avec succès […] Mais on aurait pu s’attendre à ce que la France […] figure parmi les bons élèves. C’est donc un échec relatif dont il faut tirer les leçons. »

Parmi lesquelles, cette question de sciences politiques : un président a-t-il le droit de se servir de la population comme cobaye pour ses coups de dé, simplement parce qu’il sent l’électorat au bord de la rupture ?

Olivier Magnan

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