On sacrifie déjà les uns pour sauver les autres…

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Au détour d’une petite phrase passée sans bruit, on apprend que les opérations reportées auraient déjà causé des milliers de morts. Si tel est le cas, certains auront des comptes à rendre…

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Il est des propos qui coulent sur les antennes, que l’on écoute le matin, en bruit de fond. Des interviews au cours desquelles mes confrères·sœurs, axé·es sur leur question à venir, occupé·es à couper l’interlocuteur pour caser leur réplique, n’entendent pas vraiment ce qui se dit.

Je l’ai encore constaté vendredi matin, cette fois sur FranceInfo, une radio en continu dont le galop informationnel incessant relève sans doute d’un exploit au quotidien, mais souvent au détriment de la portée du propos de l’invité·e. En l’occurrence une figure de retour de la voix médicale des plateaux télé-radio, l’homonyme du directeur de la Santé Jérôme Salomon, Rémi Salomon. À ne pas confondre car les deux Salomon ne tiennent pas vraiment les mêmes propos. Le deuxième est président de la commission médicale d’établissement de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris. Moins présent depuis 2020, quand il prêchait alors carrément le refus du déplacement pour aller voter et qu’il expliquait : « Quelles que soient les mesures gouvernementales, restez chez vous ! »

À l’écouter vendredi, le discours a quelque peu changé : le médecin a bien analysé les dernières études consacrées à la propagation, et s’il préconise toujours des mesures plus contraignantes que le « simple » couvre-feu, son rêve est l’extérieur : pas de réunions de famille élargies, pas de repas pris en commun, un télétravail généralisé. Sans pour autant exiger un reconfinement généralisé.

Mais ce qui m’a alerté sans que les interviewers ne réagissent tient en ceci :

« Oui, nous avons mis en place des déprogrammations d’intervention, en Île-de-France de l’ordre de 10 à 15 %, mais l’ordre a été donné de déprogrammer des opérations sur des malades non atteintes par la covid jusqu’à 40 %. Je rappelle, a-t-il poursuivi, que la déprogrammation est une perte de chance. On essaie de déprogrammer des soins dont on sait que le report ne va pas poser trop de problèmes. On n’a pas “épongé” toutes les déprogrammations du printemps dernier, un retard aux conséquences lourdes, en termes de morbidité et même de mortalité. Une étude anglaise a conclu à plusieurs milliers de morts en plus, notamment des cancers dépistés trop tard… » [c’est moi qui souligne]. Là-dessus, pas un seul commentaire des journalistes, préoccupés par l’horloge et leurs questions à placer…

Rémi Salomon, sans autre émotion, est en train de nous dire que pour sauver des malades atteints de détresse respiratoire aiguë, quel que soit leur âge, on condamne d’autres malades eux aussi en danger de mort. Des milliers ? Où ? En Angleterre, ailleurs, dans le monde ? Quelle que soit la réponse, la fameuse limite brandie depuis lurette par tous les chefs de service, « nous nous interdisons de choisir qui doit mourir ou pas » (on sait du reste qu’un tel refus n’est guère tenable), est battue en brèche par la priorité donnée aux urgences covidiennes : faute de lits, peut-être de praticiens·nes, de personnel, des malades non opérés – principalement atteints de cancers, sans doute – voient leur existence abrégée…

Le tribun qui militait l’année dernière « pour desserrer la contrainte imposée à l’hôpital public », le premier, deux mois avant le début de l’épidémie mondiale de covid-19, à alerter sur le manque de lits en réanimation pédiatrique (et depuis en réanimation tout court) n’a pas dit un mot l’autre matin sur ce qui restera la flétrissure du système de santé français : la poursuite d’un refus de multiplier les lits pour que « des milliers » de patients non opérés ne meurent pas, pas davantage les contaminé·es. Des pays ont mis sur pied en quelques heures des hôpitaux sous toile, pourvus des réanimateurs voulus. En France, Olivier Véran et les décideurs politiques continuent à laisser saturer les hôpitaux tout en dépensant des sommes folles pour que des malades en coma artificiel se réveillent à 500 kilomètres ou plus de leur hôpital d’origine.

Ce qui apparaît parfois « logique » cache souvent des anomalies flagrantes. Si l’humanité tout entière entre dans une phase de biosphère contaminée pour longtemps, gouverner c’est alors prévoir… de donner sans cesse plus de moyens à la santé publique. Pas de sacrifier les un·es pour sauver les autres. Non ?

Olivier Magnan

Photo : le professeur Rémi Salomon, président de la Commission médicale d’établissement de l’AP-HP, était l’invité du 8h30 franceinfo, vendredi 12 mars 2021.

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